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Le San Francisco Ballet aux Étés de la Danse – Découverte de Liam Scarlett et Christopher Wheeldon

Le San Francisco Ballet a démarré sa tournée aux Étés de la Danse avec ses classiques George Balanchine et Jerome Robbins. Il devait la finir avec les créations d’aujourd’hui, Scarlett, Wheeldon et Ratmansky, ces chorégraphes s’inspirant de la technique académique pour inventer une danse d’aujourd’hui. Ce fut presque le cas, blessure oblige, la Symphony #9 ayant été remplacée par Allegro Brillante de Balanchine et Solo de Hans van Manen, à la grande déception d’une partie du public. Le Piano Concerto #1 d’Alexeï Ratmansky avait en effet aiguisé la curiosité et donné clairement l’envie d’en voir plus. Within the Golden Hour et Hummingbird surent tout de même bien compenser cette absence.

Within the Golden Hour

Within the Golden Hour

Etait-ce l’effet de la dernière ? Mais Allegro brillante fut particulièrement… brillant, plus libéré que lors de la précédente représentation. Mathilde Froustey tout sourire et Joseph Walsh eurent droit à de chaleureux applaudissements après leur démonstration de virtuosité musicale. Allegro brillante n’est certes pas le ballet le plus imaginatif de Balanchine. Le chorégraphe y a mis toutefois tout son amour de la danse classique, et quand cette pièce est aussi bien dansée, c’est un petit régal tout ce qu’il y a d’agréable. Même conclusion pour Solo de Hans van Manen, brillamment enlevé par trois danseurs, Hansuke Yamamoto en tête. Danseur bondissant et précis, il a su donner de l’intensité à une pièce qui pourrait se limiter à une simple démonstration de technique.

Deux pièces sympathiques et séduisantes, certes, mais le plat de consistante est venu après. Pourquoi Liam Scarlett et Christopher Wheeldon, où l’on inclut aussi Alexeï Ratmansky, se démarquent-ils des autres chorégraphes actuels ? Après tout, sur le papier, leurs démarches sont peu ou prou similaires de celles de Helgi Tómasson ou Yuri Possokhov, vues précédemment : un bas de jambe se reposant sur la technique classique, un haut du corps libéré et romantique, des ensembles s’enchaînant aux trios et pas de deux sur une belle musique.

Alors pourquoi, pour ces deux Anglais, cela marche un peu mieux ? Peut-être tout l’art de savoir créer des ambiances. Christopher Wheeldon et Liam Scarlett pourraient être comparés à des directeurs d’une bonne série TV. Ils respectent les codes et n’inventent pas concrètement une nouvelle façon de faire. Mais ils ont l’art de se servir de tous les outils à disposition – interprètes, décors, costumes, musiques, scénario – pour créer quelque chose que l’on ne voit pas ailleurs et qui accrochent l’esprit. Games of Throne n’a rien changé à la façon de filmer, nous sommes pourtant plus de 7 millions à trépigner devant chaque épisode. Tout l’art de raconter une histoire.

Within the Golden Hour

Within the Golden Hour

Within the Golden Hour de Christopher Wheeldon en est d’ailleurs un bon exemple (pas d’y voir des têtes écrabouillées, mais de créer des ambiances particulières). À quoi cela tient ? Des pas un peu plus vifs sur certains passages, des bras plus décalés dans un autre, aussi des interprètes qui racontent une histoire sans en avoir l’air. Et alors que la pièce se vend comme abstraite, ce sont pleins de petits mondes qui se créent. Un couple entame ainsi une valse pétillante et nous voici dans les années soixante. Puis une foule lasse s’empare de la scène, désemparée, avant d’être remplacée par un couple plus mystérieux, faisant planer comme un parfum de fantastique sur scène. Chaque monde a sa façon de danser, ses appuis, créant ainsi un fil conducteur d’émotions différentes qui peuvent faire tenir la pièce sur la longueur. C’est la réussite d’un épisode : faire passer du rire aux larmes à la peur en 40 minutes. Within the Golden Hour n’en est pas à ce niveau de suspens, mais sa cohérence séduit, tout comme cet art de créer comme une histoire en scène.

Hummingbird de Liam Scarlett joue un peu dans la même catégorie, avec une utilisation de la scène inventive et une vraie force émotive. Sur scène, un lourd rideau blanc, arrivant presque à la limite d’une pente amenant au plateau. Les danseurs et danseuses ne vont cesser d’y apparaître et disparaître, comme des pans d’une histoire dont le fil se remonte au gré de la mémoire. Là encore, la pièce se dit abstraite. Pourtant, que de choses se passent en scène entre ces trois couples. Frances Chung et Gennadi Nedvigin sont comme les jeunes premiers, frais et heureux, vivant de la danse. Yuan Yuan Tan y apparait en contre-point, oiseau de mauvaises augure ou future de la jeune fille. Son duo est bouleversant, jouant sur la musique sans tomber dans les grimaces forcées, généreuses jusqu’au bout de ses jambes interminables, implacable par un seul de ses regards. Liam Scarlett sait ce qui va marcher, mais il ne tombe pas non plus dans la facilité. Et son talent pour occuper la scène et mener ses interprètes bluffe.

Hummingbird

Hummingbird

Fin de soirée, toute la troupe et son directeur reviennent sur scène pour une standing ovation joyeuse du public, saluant ces deux belles semaines de représentation. Cette édition 2014 des Étés de la Danse fut un succès. 93 % du Théâtre du Châtelet remplis en moyenne, des critiques positives et un bouche-à-oreille virtuelle enthousiaste, le San Francisco Ballet a su séduire le public parisien.

La troupe est confrontée à la question de toute compagnie, comment construire un nouveau répertoire sans en oublier ses bases. Helgi Tómasson a choisi une veine qui ne prend pas trop de risques. Dans le lot des nouveautés, il y a eu surtout des choses jolies, pas désagréables en soi sans vraiment bousculer. Within the Golden HourPiano Concerto #1 et Hummingbird furent les meilleurs à ce jeu, sachant apporter ce petit plus qui surprend. Mais ce sont pourtant les classiques de la compagnie qui ont marqué cette quinzaine, les Black & White de Balanchine et les Robbins interprété d’une éclatante façon, rendant hommage aux maîtres américains dans toute leur modernité.

Dans tous les cas, la troupe a montré chaque soir toute son énergie et sa joie de danser en scène. Un sentiment absolument contaminant, qui malgré quelques déceptions chorégraphiques, donnèrent à chaque représentation un goût particulier et de vrais moments de spectacles.

Pour les interprètes, le public parisien a découvert Sofiane Sylve, premier nom qui venait aux esprits dès le gala d’ouverture, danseuse incroyable à la personnalité marquée et tranchante. Maria Kochetkova et sa charismatique virtuosité ont séduit aussi, tout comme la formidable interprète Yuan Yuan Tan, la piquante (et un peu plus que ça) Frances Chung ou la frenchy Mathilde Froustey, plus épanouie que jamais. Chez les hommes, Pascal MolatLuke Ingham ou Damian Smith marquèrent les esprits, tout comme Davit Karapetyan, même si ce dernier disparut un peu trop vite des distributions.

Sur scène, Marina de Brantes demande au San Francisco Ballet de revenir non pas dans 10 ans, mais dans 5 ans, proposition qui semble séduire aussi bien la troupe que le public. En attendant, Les Étés de la Danse recevront l’Alvin Ailey American Dance Theater en 2015 (troupe habituée du festival), et – déjà un événement – le New York City Ballet en 2016. Vivement la suite !

San-Francisco-Ballet_Paris

 

Le San Francisco Ballet aux Étés de la Danse, au Théâtre du Châtelet. Allegro Brillante de George Balanchine, avec Mathilde Froustey et Joseph Walsh ; Solo de Hans van Manen, avec Hansuke Yamamoto, James Sofranko et Gennadi Nedvigin ; Within the Golden Hour de Christopher Wheeldon, avec Mathilde Froustey, Rubén Martín Cintas, Sarah Van Patten, Luke Ingham, Maria Kochetkova et Vitor Luiz ; Hummingbird de Liam Scarlett, avec Frances Chung, Gennadi Nedvigin, Yuan Yuan Tan, Luke Ingham, Maria Kochetkova et Hansuke Yamamoto. Samedi 26 juillet 2014.

 

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