Picture Me, ou les coulisses pas très réjouissantes de la mode
vendredi 22 octobre 2010 12:19
Danses les yeux ouverts
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Dans les sorties ciné de la semaine, tout le monde n'a d'yeux que pour Les Petits mouchoirs (qui, perso, me tente assez moyen).
Il y a pourtant d'autres longs-métrages de prévus, dont le fait-maison Picture Me.
Sara Ziff est une top-modèle.
Son nom ne vous dit peut-être rien, mais faites une recherche avec
votre ami Google, vous verrez que vous connaissez très bien sa bouille.
Sara
Ziff se fait remarquer dans les rues de New York par un photographe.
Elle devient mannequin. Sa carrière décolle à 18 ans, et jusqu'à ses 24
ans, elle n'arrête pas, de défilés en shooting. Dès le début de sa
carrière, elle demande à son petit ami Ole Schnell, de la filmer dans
son quotidien. Pendant six ans, il la suit. Petit à petit, Sara prend
elle-même la caméra, et interroge ses copines mannequins. Après l'arrêt
de sa carrière, elle monte le tout, y met des petites animations, et en
fait Picture me, un docu caméra à l'épaule sur les coulisses de la mode. 
En
ce moment, tout le monde crie au scandale sur la maigreur des tops.
Sara Ziff se penche un peu sur le problème, mais préfère aborder
d'autres thèmes non moins intéressants : le rapport au corps étrange des
filles, la dangerosité du métier, le plein pouvoir des agents, la
cadence infernal, les énormes sommes d'argent, les abus sexuels des
photographes. Et comment gérer tout ça quand on a tout juste 18 ans, et
qu'on est loin de tout.
Sara Ziff aime son métier, surtout qu'elle marche bien. Mais a du mal à se voir en peinture.
A 18 ans, elle est affichée en grand sur Broadway. Et ne se reconnait
pas dans cette fille au regard absent. Les filles témoignent :
l'impression d'être des objets permanents, d'être critiquées sans arrêt.
Comment se la jouer sexy quand on a 14 ans et jamais eu de petit copain
? Et puis Sara touche son premier chèque, 80.000 dollars. Elle le
regarde, le soupèse, et a un peu de mal à se rendre de compte de
l'énormité de la somme.
Les chèques se succèdent, 100.000
dollars, ce n'est plus si étonnant. La caméra la filme à 20 ans. Elle
hésite à prendre ses cartes de crédit, elle dépense trop. Et si c'était
son copain qui l'invitait pour une fois ? Les filles se demandent :
pourquoi on m'aime. Pour mon argent ? Sara essaye de faire la part des
choses. Beaucoup sont là pour gagner facilement de l'argent. Et puis
c'est un métier qui fait rêver. Comment refuser quand une grande agence
vous propose un contrat ? Mais elles se demandent aussi jusqu'où elles
sont prêtes à aller pour gagner leur chèque.
Sara aborde très vite le problème du fond du métier : l'incroyable jeunesse des filles.
Gérer autant d'argent, c'est faisable. Mais pas à 15 ans, quand on a
quitté sa famille. Les filles sont prises très jeunes, et donc
facilement influençables. Elles ne font plus d'étude. Elles obéissent à
leur agent. Ne savent pas dire non. Certaines racontent les abus
sexuels, et comment elles ont faits ce que leur demandaient les
photographes pervers parce que leur agent leur avait demandé de faire
"bonne impression". Elles ne connaissent que ça, obéissent comme de bons
petits soldats, même à 25 ans.
Cela m'a fait penser à l'entretient L'art, la joie, l'effort, où Joël Laillier interroge une danseuse de l'Opéra de Paris.
Elle raconte, comment, à 35 ans, les danseuses obéissent encore au
doigt et à l'œil du professeur, parce que, dès l'enfance, on leur a
appris que c'était comme ça et pas autrement. Et qu'aller au delà de ses
limites physique, et s'abimer, n'est pas un problème si on le leur
demande.
La psychologie dans la mode est la même,
l'agent, le photographe, le créateur sont tout puissants. Un sentiment
encore plus exacerbé que, souvent, ces jeunes filles ne parlent pas
forcément anglais, et n'ont plus leurs parents à côté pour leur dire ce
qui est bien ou pas.
Sara Ziff aime son métier, mais elle craque. Cela fait un mois qu'elle dort 5 heures par nuit, 7 jours sur 7, pour les défilés. La veille, un photographe l'a photographiée nue, alors qu'elle se changeaient en backstage, il n'a pas voulu arrêter malgré ses demandes. Aujourd'hui, elle a un shooting en petite robe d'été dans les rues de Paris en pleine hiver. Elle a une crise d'acné à cause de la fatigue. Elle pleure d'épuisement. Mais elle y va, on le lui demande.
Sara a arrêté à 25 ans, pour suivre des études. Elle ne regrette absolument pas son passé de mannequin. Il est d'ailleurs assez troublant de voir ses copines raconter des choses assez affreuses, mais s'accrocher pour pouvoir absolument continuer.
Aujourd'hui, Sara Ziff bataille pour le droit syndical des mannequins, et pour interdire la profession aux moins de 18 ans.

Commentaires
Le vendredi 22 octobre 2010 19:13
Ca a l'air très intéressant, je n'en avais pas du tout entendu parler
Le vendredi 22 octobre 2010 22:45
J'avais aperçu quelques lignes sur la sortie de ce film en me disant pourquoi pas ; maintenant, j'essayerai de ne pas le louper. Le parallèle que tu fais avec les danseurs qui obéissent au prof même lorsqu'ils sont pros coïncide avec ce que raconte Karen Kain dans son autobiographie : pour elle, le "girls and boys" au lieu du "ladies ans gentlemen" est représentatif de cette infantilisation du danseur qui reste longtemps un élève avant de se considérer comme un interprète. L'interview que tu as mise en lien est une belle curiosité, surtout sur la fin, lorsqu'elle s'éloigne des difficultés morales et physiques pour se concentrer sur les chorégraphiques, notamment la transmission. On ne laisse habituellement la parole qu'aux étoiles ou aux jeunes espoirs ; il est salutaire d'entendre un autre son de cloche, d'une femme qui aime le travail du corps de ballet - un véritable hommage à la danse.
Le samedi 23 octobre 2010 12:18
@e-Milou : Bienvenue par ici ! A la vue de ton blog, je pense que c'est en effet un film qui pourrait t'intéresser.
@mimylasouris:Cette ITW est passionnante. D'un côté, elle raconte des choses qui font froid dans le dos, avec une vraie lucidité. De l'autre, on sent un profond amour de la danse, de son métier et du travail de corps de ballet. Le côté infantilisation des deux milieux m'a frappé, même si on retrouve dans la mode, en plus, un rapport à la sexualité plutôt malsain.