Etrange soirée contemporaine, où même quatre jours après la première, je n'ai pas vraiment compris le rapport entre ces trois ballets, mis à part leur initiale.

Vendredi dernier, les balletomanes voulaient aller plutôt voir les débuts de Ludmila Pagliero en Odette à Bastille. J'ai pour ma part préféré la première de la soirée Balanchine/Brown/Bausch à Garnier, et ne le regrette pas. Même si j'ai renoncé trop tôt au Pass. Comme je ne peux tenter le coup que sur trois dates pour ce spectacle, à 19h25, j'ai cédé et pris une place à la sauvette à 8 euros. Dommage pour moi, des places ont été remises en vente juste après. Ce soir, je reste jusqu'au bout.

Commençons par le commencement : Apollon, de George Balanchine.

Pas forcément apprécié, mais moi, j'aime ce ballet. Je l'ai découvert il y a 14 ans, avec Charles Jude, François Legrée, Karin Averty et Clotilde Vayer. Peut-être pour ça que j'en ai un bon souvenir. Je l'ai redécouvert en juin avec autant de plaisir, par le ballet de Novossibirsk.

Apollon
, c'est l'histoire de ce dieu séducteur, qui intronise trois muses : Calliope, muse de la poésie, Polymnie, muse du mime, et bien sûr Terpsichore, muse de la danse. Ballet qui s'est résumé vendredi soir au Dieu Soleil entouré de ses trois groupies, véritablement en adoration. Un poil énervant sur la fin. Si c'est sûrement ce qu'a voulu le chorégraphe, je préfère les interprétations avec un infime second degrés, qui donne tout le charme de ce ballet.

Mais malgré ce léger manque, Mathieu Ganio est un très bon Apollon, parfait en Dieu-beau-bosse-et-qui-le-sait. Certain-e-s diront qu'il n'a pas eu à trop forcer dans le caractère, mais cela fonctionnait bien. Véritable danseur noble, Mathieu Ganio allume la scène dès les premiers pas. Quel plaisir de le voir à l'aise après plusieurs mois d'hésitation. La réflexion que je m'étais faite sur les Quatre Tempéraments il y a quelques années se confirme : Balanchine lui va vraiment très bien. Ses qualités naturelles sont parfaitement mises en valeur, sa danse est déliée, fluide, élégante et puissante. Même s'il manque cette légère autodérision, j'adhère.

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Mathieu Ganio prend visiblement plaisir à danser, mais aussi à soutenir les regards d'adoration de ces trois groupies, Emilie Cozette, Eve Grinsztajn et Nolwenn Daniel. Dans la version de Novossibirsk, les trois muses étaient très différentes. Ici, elles sont beaucoup plus homogènes, mais dans ce parti-pris "Rock star et ses fans", cela fonctionne plutôt bien. Toutes les trois livrent une danse légère, agréable, à laquelle il n'y a rien à redire (mais peut-être rien non plus à crier au génie). Le haut du corps d'Emilie Cozette me gêne toujours, j'ai l'impression qu'elle danse avec les épaules relevées. ça en devient une fixette et me gâche limite mon spectacle, alors qu'elle n'était pas si mal. Le pas de deux est un tout petit peu plus laborieux. Mathieu Ganio, visiblement très concentré, en a un peu perdu de sa superbe. Dommage, car sinon, je n'ai pas vu la demi-heure passer.

O Zlozony / O Composite de Trisha Brown, ensuite.

Une totale découverte pour moi. Fascination du haut de ma cinquième loge dans les premières minutes. Etait-ce la musique, étrange mais prenante, le fond de scène étoilé, cette danse fluide que j'apprécie tant, l'interprétation très engagée des artistes, Nicolas Le Riche qui transcende comme d'habitude tout ce qu'il fait, Clairemarie Osta très investi et Josua Hoffalt très bon en contemporain... Ou peut-être le ménage de tout ça. Et ensuite ? C'est bien le problème. Passée le premier effet de surprise, je commence à ressentir de la lassitude, qui se transforme inexorablement en ennuie. Où la chorégraphe voulait-elle nous emmener ? Que voulait-elle faire passer ? Je ne suis finalement pas entrée dans son ballet. Ou plutôt j'en suis ressortie bien vite, me trouvant rien à quoi me raccrocher.

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Le Sacre du Printemps de Pina Bausch. Replacée au deuxième rang d'orchestre, merci l'ouvreuse !

Le moment fort de cette soirée, indéniablement, qui vaut à lui seul le déplacement. Un chef d'œuvre de la danse, de l'art. Quelque chose qui n'a pas pris une ride depuis sa création il y a plus de 30 ans, et qui n'en prendra jamais. Il y a des ballets, comme ça, Le Jeune Homme et la Mort de Petit, Le Boléro de Béjart, ce Sacre de Bausch, qui ont marqué l'histoire de l'art, remplis d'une puissance qui marche à tous les coups. Une grosse claque, une expérience de spectateur-rice à vivre une fois dans sa vie.

La Preuve encore ce soir. La quasi-intégralité de l'orchestre était composée de membres d'une entreprise, qui organisait un grand gala à Garnier pour les fêtes de fin d'année. Un public loin d'être passionné ou connaisseur. Il fallait entendre l'ovation à la fin.

Tout commence par le ballet des machinistes qui installent la terre. Je dis bien "ballet", ils se sont fait applaudir à la fin de leur travail.

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Dès les premières notes et premiers pas (car la chorégraphie fait vraiment corps avec la musique), je suis saisie par la puissance terrienne qui se dégage du ballet. C'est physique, même pour le public. De près, c'est encore plus impressionnant. Je vois les expressions apeurées, les tâches de sueurs, la terre qui se soulève, j'entends le bruit de leur respiration... C'est assez puissant.

Les femmes se passent un chiffon rouge avec frayeur. Quelque chose de dramatique trame dans l'air, ces hommes et ces femmes le savent, c'est inéluctable. La danse en cercle est particulièrement hypnotisante, le rituel est en marche.

Et puis le choix est fait. Miteki KKudo sera l'Elue, elle doit mourir. Cette danseuse est incroyable, et tient là le rôle de sa vie. Elle n'est pas désespérée par la mort qui va arriver, elle est résignée. Elle sait que ça doit se passer comme ça, c'est ainsi, elle a grandi avec cette idée. Elle sait qu'elle ne peut pas lutter. Et en même temps, elle a ce combat intérieur contre quelque chose qu'elle ne maitrise pas et à quoi elle ne s'attendait pas : l'instinct de survie. Un paradoxe qui donne toute la force au ballet et à cette interprétation.

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Wilfried Romoli, celui qui choisit l'Elue, est d'un calme olympien. C'est lui qui décide de sa mort, et pourtant, il n'est pas cruel ni cynique. Il est le dépositaire d'une tradition, qu'il se doit de faire respecter. Les choses se passent ainsi. Il est saisissant même allongé au sol sans rien faire.

Les femmes, solidaires au début, font front contre la victime dès qu'elle est choisie. Soulagement de ne pas être à sa place. Elles deviennent le bourreau de celle qui était l'une des leurs. Chez les hommes, Alessio Carbonne se détache particulièrement. Chez les danseuses, même si elles dansaient ensemble, j'ai toujours eu l'impression de voir 15 solistes, 15 personnalités différentes. La force de cette œuvre repose vraiment sur la trentaine d'interprètes sur scène, et pas que sur les deux solistes.

Ballet très fort qui conclue en beauté cette soirée. Les deux autres ballets ont du mal à rester dans notre mémoire après ça.

© Photos 1, 2 et 4 : Sébastien Mathé / Opéra national de Paris. Photo 3 : Danses avec la plume.