J’avais voulu en parler dans mon petit bilan d’actu de dimanche dernier, que je n’ai finalement pas eu le temps de faire. Mais la désertion de Natalia Ossipova et Ivan Vassiliev du Bolchoï vaut bien un billet à elle-seule.

Récapitulons les faits. Le lundi 14 novembre, Natalia Ossipova et Ivan Vassiliev annoncent qu’ils quittent le Bolchoï pour signer un contrat avec le Théâtre Mikhaïlovsky, compagnie secondaire de Saint-Pétersbourg. Comme ça, sans prévenir, alors que le café du matin n’avait même pas eu le temps d’être avalé. Twitter s’affole, spécule, jusqu’à ce qu’une dépêche vienne confirmer les faits.

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Natalia Ossipova
et Ivan Vassiliev, qui sont-ils en fait ? Un jeune couple star de la danse classique. Limite des Dieux vivants pour certain-e-s. Ils ont suivi le parcours classique du Bolchoï, ont intégré l’école dès leur plus jeune âge, puis la compagnie. Ils ont très vite explosé, dans la droite ligne du répertoire du Bolchoï, comme le Don Quichotte qui est devenu leur tube. De vrais enfants de la compagnie. Qui sans prévenir prennent leurs cliques et leurs claques pour aller voir une troupe moins prestigieuse. Bande d’ados ingrats.

Leurs motivations semblent au début justifiées. "Pour un artiste, la taille de la scène n’est pas importante". Soit. "La vie est devenue trop confortable pour moi à Moscou". Bon argument, ils nous refont un coup à la Guillem. "J’ai dansé tout ce que je pouvais danser". Mouai, à 25 ans, j’ai comme un doute. "We are looking for creative freedom". Là, ça commence à devenir pas crédible.

Il y aurait donc un problème de répertoire. Le Théâtre Mikhaïlovsky est dirigé depuis peu par le chorégraphe contemporain Nacho Duato, qui leur réserve sûrement quelques créations. Mais ce sont les seules de cette compagnie, contrairement au Bolchoï qui s’ouvre, même s’il reste dans une tradition beaucoup plus classique qu’à l’Opéra de Paris. Sans compter que le répertoire du Théâtre Mikhaïlovsky est objectivement bien moins riche et important que celui du Bolchoï.

Si je suis bien le débat qui a eu lieu sur Dansomanie (très intéressant au passage, entre des gens qui connaissent vraiment les compagnies russes, contrairement à moi qui fait semblant dans cet article), on aurait plutôt à faire à une vraie crise d’ego.

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Natalia Ossipova et Ivan Vassiliev
sont très bien distribués au Bolchoï. Mais pas dans tout. Et pas sur toutes les premières. Et oui, il y a d’autres très belles étoiles là-bas qui ont aussi envie de danser. Et à 25 ans, on ne peut pas forcément tout danser, surtout quand ça demande un minimum de maturité artistique. Ils auraient été testés dans des ballets plus dramatiques, sans grande conviction de la part du public. Donc ils préfèrent le faire ailleurs, quitte à le danser mal, plutôt que de prendre le temps d’apprendre.

Car pour bien danser, il faut aussi être bien entouré. Leur départ est un coup dur pour le Bolchoï, Surtout niveau com’. Niveau scène, personne ne doute que la troupe s’en est déjà remis, grâce à la richesse de leur effectif. Mais pour ce couple, leur Don Quichotte sera-t-il aussi flamboyant avec derrière une compagnie moins bonne ?

Tous-tes- ceux et celles qui étaient Garnier en mars dernier se souviennent forcément de cette soirée d’anthologie. Un Don Quichotte par le Bolchoï avec dans les deux rôles principaux Natalia Ossipova et Ivan Vassiliev. Quelques danseur-se-s de l’Opéra de Paris applaudissant du bout des doigts en faisant la mou au milieu d’un public complètement hystérique. 

Ce que les gens ont applaudi ce soir, ce n’est pas seulement ce couple, mais toute une compagnie. Si cette soirée fut si exceptionnelle, c’est bien sûr grâce au talent fou de Vassiliev, au caractère de star d’Ossipova, mais aussi grâce à chacun-e des artistes, du premier soliste au dernier des figurants, tous investis jusqu’au bout. Chacun parfaitement à sa place pour défendre une œuvre, ensemble. Preuve en est que les ovations ont eu lieu tous les soirs, OssipoVassiliev ou pas sur scène.

Ils s’en vont parce qu’ils n’ont pas tous les rôles, pas toutes les premières. Parce que des gens dans cette compagnies sont meilleurs qu’eux sur certains rôles. Ils s’en vont pour un contrat en or et un appart à Moscou (ce qui n’est pas un mal en soi, lorsqu’il y a de bonnes raisons derrière). Ils s’en vont pour briller dans des galas du monde entier, et être les seules stars d’une compagnie. Et dans quelques années, que vont-ils faire ? Comment réagiront-ils lorsque le public sera moins enthousiaste, voir lassé ?

C’est un peu comme si (toute proportion gardée), Mathias Heymann claquait la porte de Garnier parce que, sans déconner, il n’a droit qu’à des rôles brillants et personne ne veut lui donner Roméo et Juliette. M’en fous, je signe un contrat en or à Bordeaux, j’aurais tous les premiers rôles, et bien fait pour cette compagnie qui n’a même pas voulu reconnaître mon talent à sa juste valeur. 

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Une carrière, ce n’est pas aussi simple que ça. Et oui, il fait des rôles brillants parce que personne à l’Opéra ne sait les faire aussi bien que lui. Mais il tente aussi deux ou trois Lac, Giselle. Sans avoir la première, pour avancer. Et il est de plus en plus convaincant. Je suis sûre qu’après sa blessure, il va revenir en forme, et va être un formidable Solor. Dorothée Gilbert sera Gamzatti, Myriam Ould-Braham sera Nikiya, à la fin Brigitte Lefèvre montera sur scène pour la nommer étoile et tout le monde sera ravi.

Bref, cette désertion de Natalia Ossipova et Ivan Vassiliev est pour moi une immense crise d’ego de deux jeunes baby-star au melon surgonflé, et qui n’ont pas résisté aux sirènes d’un mécène aux paroles mielleuses. Je pose le pari que, dans cinq ans, ils reviendront à la maison la tête basse, car ce nouveau répertoire qu’ils cherchent tant, ils ne l’auront pas trouvé, ou n’auront pas recueillis le succès escompté. 

Pour terminer, ce billet décousu appelle à deux conclusions.

De un, les débats autour du Concours de promotion, c’est de la rigolade. En Russie, non seulement ça se castagne dans une compagnie, mais c’est aussi la guerre entre toutes les troupes. S’il y en a, les blogueur-de-s danse doivent bien s’amuser.

De deux, Bolchoï ou Mikhaïlovsky, ce n’est pas le sujet. La seule question que l’on se pose, c’est est-ce qu’Ils vont bien venir danser La Fille mal gardée en juin. Parce qu’on commence à être en manque là, les résa vont bientôt ouvrir, il faudrait qu’on sache.