Il y a un exercice auquel tous les services de presse se plient à chaque mois de janvier : faire le bilan de l’année écoulée, et mettre en avant tout ce qui a fonctionné. Puis, essayer de le diffuser au plus grand nombre.

L’Opéra de Paris se conforme bien sûr à la règle. Pour le public lambda, c’est un peu lassant de lire autant de triomphalisme alors que ça ne fait que râler sur le web, mais c’est après tout le travail d’un servie de presse.

Le communiqué a été repris presque tel quel par l’AFP qui en a fait une dépêche, elle-même reprise aussi sans retouche par pas mal de médias. Classique, ça arrive tous les jours.

Le plus intéressant vient du Figaro. Le journal ne s’est pas contenté d’une dépêche, et a recueilli les réactions de Nicolas Joel (le directeur de l’Opéra de Paris). Et c’est là que ça devient drôle (ou pas). Extraits.

1) Le titre : "L'Opéra national de Paris baisse le prix de ses places"

Accrocheur, vendeur, cliquable. Lorsqu’on lit l’article, on s’aperçoit que ça arrivera (un tout, tout petit peu, ne rêvez pas) l’année prochaine. Donc à mettre au futur.

2) "Nicolas Joel est en homme heureux: en pleine crise, l'Opéra national de Paris a accueilli en 2011, 795.000 spectateurs, soit 1,7% de plus qu'en 2010, avec un taux de fréquentation maintenu à 94% ".

Il serait intéressant de savoir par qui est composé ce public : des habitué-e-s ou des touristes ? Et quelle tranche d’âge/sociale est représentée ? Laquelle augmente/est en baisse ?

3) "Dans le seul mois de décembre, la fréquentation des opéras Bastille et Garnier a culminé à près de 130.000 spectateurs, soit la fréquentation annuelle du Théâtre de l'Odéon, et 1,5 fois celle de l'Opéra de Lyon" (extrait du communiqué).

Coup classique de guéguerre entre les théâtres. L’opéra accueille plus de monde aussi parce qu’elle a plus de places de disponibles. L’Opéra de Lyon compte 1.100 places, l’Opéra Bastille 2.745, et donne plus de représentations. Il est donc logique que, mathématiquement, elle rassemble plus de monde. Ce n’est pas une preuve de qualité. Sans compter que les budgets sont bien plus importants qu’ailleurs.

C’est également une réponse au Monde, qui avait le 6 janvier dernier encensé l’Opéra de Lyon et descendu en flèche la politique artistique de Paris (mais l’article n’était pas forcément sans parti pris non plus apparemment)

4) "Du même coup, les recettes de billetterie progressent de 6%, atteignant 57,14 millions d'euros".

Un point totalement passé sous silence : si les recettes de la billetterie augmentent, c’est aussi parce que les prix augmentent. Forcément, quand une place à 5 euros se vend maintenant autour de 30, c’est mathématique, ça augmente les recettes (parfois ma logique m’impressionne).

5) "Ces chiffres confirment le succès de la politique artistique et tarifaire de la maison», explique Nicolas Joel".

La fameuse conclusion qui tue. En quoi ces chiffres montrent que les gens sont contents après une représentation ? En quoi vendre 95 % des places d’un spectacle prouve qu’il est bon ? On en revient à la question du début, qui remplit les salles : les touristes, les habitué-e-s, les entreprises ? Et quel type de classe sociale ?

6) "Sur le plan tarifaire, depuis trois ans, les places n'augmentent pas" (Nicolas Joel)

La plus grosse énormité jamais proférée par Nicolas Joel, officiellement élue phrase de l’année 2012. Les chiffres, c’est assez facile, on peut leur faire dire un peu ce qu’on veut. Mais un fait, il est vrai ou il est faux. Dire que "depuis trois ans, les places n'augmentent pas", c’est tout simplement un mensonge, quelque chose de faux, il n’y a même pas d’argument contre. Le fait est que chaque année, les prix ont augmenté.

Le silence de la journaliste en face est tout simplement aberrant. Soit elle ne lit plus les grilles tarifaires (c’est ça d’avoir trop d’invitations presse), soit elle juge que ce n’est pas important (on ne va quand même pas se préoccuper d’argent, c’est de l’art), soit elle assume qu’il ne s’agit ici que d’une campagne de communication dissimulée.

7) "‘Les places vont baisser la saison prochaine: 5 euros de moins à Bastille pour le lyrique dans les catégories 4, 5 et 6, sans augmentation corrélative du prix des places des catégories supérieures’. Dès lors, chaque soir de lyrique à Bastille, 600 places seront vendues à moins de 45 euros".

Un grand geste de bonté, mais qui ne rattrapera pas les hausses de ces dernières années. Et le "Dès lors" de la journaliste est de trop. Si je lis la grille tarifaire de Manon, qui a lieu en ce moment à Bastille, la catégorie 4 est à 105 euros, la 5 à 75 euros et à 6 à 40. Donc même avec la réduction, le quota de places à moins de 45 euros restera le même que cette année.

8) "L'État a construit l'Opéra Bastille, pourvu de 2.745 places qui viennent s'ajouter aux 1.800 de Garnier, dans le but de démocratiser l'opéra, ajoute encore Nicolas Joel. Il a soutenu la maison à travers vents et marées. Il n'y a aucune raison qu'elle change de mission".

Bon, je crois qu’on en déjà bien assez parlé au cours de ces derniers mois.

9) "Avec 4 millions et demi de visiteurs, le site de l'Opéra de Paris est le deuxième le plus visité après celui du Met de New York" (Nicolas Joel)

Ça aussi, ça fait toujours rire beaucoup de monde.

L’article se termine sur ce qui est le plus intéressant : le récent accord de l’Opéra de Paris avec Zepass. Dès le 6 février, un espace dédié sur le site de l’Opéra permettre de revendre ses places à d’autres spectateur-rice-s. Une idée plutôt judicieuse, reste à voir quelles seront les formalités (taux de commission ? types de billets ?).