Tag - laetitia pujol

mardi 12 avril 2011

Roméo et Juliette : épisode 1

La première de Roméo et Juliette de Noureev, par le Ballet de l'Opéra de Paris, a eu lieu le lundi 11 avril à Bastille. Beaucoup d'habitué-e-s dans la salle, dont moi.

r_j-pujol-ganio.jpg

Ce Roméo et Juliette fut une belle soirée. Je pousse même jusqu'à écrire une très belle soirée. Mais pas une représentation inoubliable. Des gens autour de moi sont ressortis complètement enthousiastes, et je suis pourtant globalement d'accord avec leurs impressions. Il y manquait néanmoins un tout petit truc, difficilement explicable. Comment passe-t-on d'une très belle représentation à une représentation inoubliable ? Voilà ma question philosophique de ma journée d'anniversaire (introduction qui souligne tout en finesse mes 29 ans aujourd'hui).

Le ballet Roméo et Juliette, en soi, c'est déjà une oeuvre. Le genre de chose dont on ne pourra pas ressortir déçu-e, parce que le fond est un chef d'oeuvre. D'abord, le drame shakespearien dans toute sa splendeur, universel. Ensuite, la partition de Prokofiev, l'une des plus belles de ballet, magnifiquement interprétée par l'Orchestre de l'Opéra de Paris. Cela faisait longtemps que je ne l'avais pas écoutée dans son intégralité, j'avais oublié combien elle savait me toucher. Rajoutons la chorégraphie de Noureev, inspirée, lisible, une forme (décors, costume...) très belle, un corps de ballet en place et investi, et un cast très équilibré avec du répondant. (Laëtitia Pujol en Juliette, Mathieu Ganio en Roméo, Stéphane Bullion en Tybalt, Mathias Heymann en Mercutio, Christophe Duquenne en Benvolio, Julien Meyzindi en Pâris et Myriam Ould-Braham en Rosaline). Vous ne pouvez avec tous ces ingrédients qu'obtenir une recette qui marche (ou alors il faut beaucoup de mauvaise volonté). 

rj-pujol.jpg

Laëtitia Pujol a été totalement dans son personnage, de bout en bout, sans jamais relâcher. Elle a choisi la veine dramatique à fond, et avec, un tout petit peu mais quand même, du surjeu. Surjouer, c'est exagérer. Ce n'est donc plus être son personnage, le jouer. Si cela passait dans le premier acte, c'était plus dur pour la fin du deuxième et le troisième. Au fond, je ne peux donc pas totalement adhérer à ce qu'elle me propose. Ou alors je cherche une vague excuse pour expliquer pourquoi Laëtitia Pujol me touche globalement moins qu'une autre, ce n'est qu'une impression subjective, et la subjectivité ne peut pas s'expliquer. 

En clair, il n'y a rien à reprocher à Laëtitia Pujol, mais le fait est là, je n'ai pas adhéré à 100 % à son histoire. Contrairement à Agnès Letestu, une mémorable Juliette, il va falloir que j'en parle (dommage que son Roméo soit si fadasse, mais quel gâchis tout de même). 

En face, il y avait Mathieu Ganio. Très en forme Mathieu Ganio, et quelle belle danse ! C'était propre, élégant, fluide, facile. Il est en plus un très bon acteur, émouvant, prenant, passant du rire avec ses amis à la passion, puis à la douleur et au drame. Dommage, il ne sait apparemment pas faire les deux en même temps, danser et jouer. Dès qu'il entamait une variation, son visage se fermait aussitôt. Un dernier tout petit manque de confiance ? 

rj-pujol-ganio.jpg

Leur partenariat était plutôt réussi. Il y a eu des très hauts, mais aussi des plutôt bas, et c'était assez déstabilisant (il m'en faut peu, n'est-ce-pas ?). Leur pas de deux final du premier acte était ainsi très très beau, et 30 minutes plus tard, celui qui ouvrait le 3e acte, très très longuet. Globalement, je les ai préféré-e-s seul-e-s, Roméo avec ses amis et Juliette face à ses parents et Tybalt. 

Tybalt, parlons-en. Un incroyable, formidable Stéphane Bullion. Il porte la haine de la famille adverse à lui seul. Sans même savoir pourquoi, il est programmé pour ça. Son emprise étrange sur Juliette était très bien jouée, j'ai adoré. La danse des Chevaliers était magnifique, et c'était en grande partie grâce à lui.  

Mathias Heymann était très à son aise dans Mercutio. Techniquement, il s'éclate, et plus surprenant, il semblait à l'aise dans la pantomime. Le côté gaudriole du personnage lui plaisait bien apparemment. Christophe Duquenne, et surtout Julien Meyzindi, ont réussi à se faire remarquer dans des rôles un peu ingrats. Myriam Ould-Braham a joué une très jolie Rosaline, un peu mutine, un peu aguicheuse, avec comme d'habitude une très belle danse. Impossible également de ne pas citer Delphine Moussin, impériale en Dame Capulet, son charisme sur scène est intacte, et Ghyslaine Reichert impeccable en nourrice. 

rj-mathias-heymann.jpg

Ce vaste mélange a donné de magnifiques moments : la danse des Chevaliers (oui, je le redis, elle est dans mon top 5 des moments de ballets préférés), la scène de mort de Mercutio et Tybalt, l'hésitation de Juliette...  mais aussi des moments un peu plus longuets, où j'ai limite décroché. Peut-être, finalement, un peu d'inégalité, barrière fatidique pour passer dans la catégorie supérieure des représentations réussies. 

Le problème, c'est qu'en voyant les autres distributions, j'ai peur qu'il y ait toujours un truc qui cloche, un petit détail qui fait que. Ou alors c'est moi qui devient trop difficile. 

Prochain Roméo et Juliette le 19 avril, avec Isabelle Ciaravola et Karl Paquette, mais avec des seconds rôles peut-être un peu moins réjouissants. 

© Photos : Agathe Poupeney

mardi 1 mars 2011

Caligula, épisode 2

Ou une soirée du 16 février au Palais Garnier qui pourrait se sous-titrer par "La soirée de l'ennui".

On prend vite goût à revoir un ballet. Parce qu'il y a toujours quelque chose qui nous échappe. Quel plaisir de découvrir, au fil des représentations, un détail, une gestuelle, un personnage que l'on n'avait pas vu la première fois. Il y a toujours quelque chose de nouveau.

L'effet sur le balletCaligula fut exactement l'inverse. A peine la musique a-t-elle démarré que j'ai eu la furieuse impression de déjà tout connaître. Je pouvais prédire la chorégraphie et les effets scéniques, les accents de la danse et les sentiments qu'elle voulait créer. Plus rien à découvrir après une seule représentation, c'est dur. Dur pour la deuxième, surtout, qui n'a donc plus aucune excitation.

4266_2010-11-CALIG-202.jpg
Caligula de Nicolas Le Riche ne dure qu'une heure et demie, mais que la soirée fut longue... Les passages de groupe me sont apparus particulièrement faibles. Dommage, il y en a beaucoup, beaucoup trop, il n'y a presque que ça. Les passages de Mnester, qui ne m'avaient pas passionnée la première fois, furent asse terrifiants. Et pourtant, je me suis bien concentrée face à Stéphane Bullion. Il ne manquait ni de charisme ni d'intentions, mais rien à faire, je n'adhère pas du tout à ces coupures. La musique de Louis Dandrel, qui m'ennuyait déjà bien fort la première fois, est cette fois-ci passée au stade de l'exaspération.

Le cinquième acte m'est apparu dans toute sa splendeur inutilité. Je sais bien, une tragédie racinienne, ça a cinq actes, mais quand on n'a pas grand chose à dire, est-ce bien nécessaire de suivre les règles ? Je ne reviens pas sur le personnage d'Incitatus (interprété cette fois-ci par Audric Bezard, et certain-e-s savent combien j'apprécie ce danseur), qui ne m'a pas fait meilleur impression que la première fois, malgré les applaudissements soutenus du public. 

Je n'ai même pas pu me rabattre sur la musique, la faute à mes voisines qui râlaient de ne rien voir, vu le prix qu'elles avaient mis dans leur place. Oui, les troisièmes rangs de loges sont une grosse arnaque, surtout quand il y a une géante au premier rang (et ce n'était pas moi).

Bref, une soirée pas folichonne, qui aurait viré à la grosse catastrophe s'il n'y avait pas eu Mathieu Ganio. Si je n'ai rien redécouvert de ce ballet, j'ai été par contre passionnée par le Caligula du danseur. Paradoxe, quand tu nous tiens. Il a fait quelque chose de très différent de Stéphane Bullion, ce qui finalement ne me fait pas regretter ma place.

4269_2010-11-CALIG-149.jpg
Mathieu Ganio suit plus la dramaturgie initiale de Caligula. Au début, il est un prince un peu pourri-gâté, beau comme un Dieu (son arrivée du haut des escaliers est assez scotchante). Il comprend petit à petit l'ivresse que peut avoir le pouvoir. Une ivresse qui va réveiller sa folie sanguinaire, qui ne demandait que ça pour se déployer. Plongé dans ses rêves étranges dans l'acte 2, il révèle toute sa noirceur dans l'acte 3, et ne sait plus trop où se situe la réalité. Mais il veut vivre, s'accroche coûte que coûte. Il est debout, continue à danser lors de son dernier solo, résiste crânement face à la mort avant de s'écrouler, lui-même surpris de ne pas lui avoir résisté.

Il est difficile de comparer Laetitia Pujol à Clairemarie Osta dans le rôle de la Lune, tant le personnage colle à la peau de la seconde. La première s'en est toutefois très bien sortie. Plus terrienne, Caligula est pour elle un objet de curiosité qu'elle a envie de découvrir. Leurs duos sont réussis, dommage qu'il y en ait si peu.

Yann Saïz en Chaera ne m'a pas fait grand chose. Habitude de la première déjà bien ancrée, je n'ai fait que regarder le crâne lisse d'Aurélien Houette. Miteki Kudo est apparue plus fragile qu'Eleonora Abbagnato, peut-être plus dans un rôle de femme traditionnelle. Mais il se dégage toujours d'elle une émotion, quelque chose d'assez sauve qui accroche le regard.

Dans leur ensemble, les interprètes ont donc en tout cas, en tout cas à moi, sauvé la mise de cette représentation. A défaut de ne pas avoir de grandes choses à danser, il y avait de beaux artistes sur scène.

Cette soirée de l'ennui a tout de même eu un effet assez étrange sur moi. Au lieu de me faire fuir Garnier à toutes jambes jusqu'à la première de Coppélia, j'y suis retournée une troisième fois, pour une soirée qui aurait pu s'intituler "la soirée des questionnements". A suivre dans quelques jours.

© Photos : Laurent Philippe / Opéra national de Paris

mercredi 5 janvier 2011

Le Lac des cygnes, épisode 3

Je pensais me faire une bonne cure du Lac des Cygnes à la rentrée. Mais les hécatombes des distributions - apparemment, on dénombre 50 blessé-e-s sur un effectif de 154 -, ont réduit de force mes envies.

J'ai tout de même voulu assister à la représentation du 4 janvier, qui rassemblait Laëtitia Pujol, Mathias Heymann et Benjamin Pech Stéphane Phavorin (une hécatombe, je vous dis). 

4126_-ADeniau2010-PBart-1110.jpg
J'avoue qu'il fallait être motivée pour poireauter plusieurs heures dans le hall glacé de Bastille, mais j'étais vraiment curieuse de voir ce que pouvait donner Mathias Heymann dans le rôle de Siegfried. Le jeune fougueux bondissant, comme je le surnomme, a une danse incroyable et une présence enthousiasmante sur scène. Mais ce n'est pas forcément un interprète d'une folle maturité. Pour les rôles de jeune homme tout feu tout fou, il est parfait. Assurer la stature d'un prince, je n'en étais pas vraiment convaincue.

Et je trouve que le jeune étoile a pris ce rôle avec beaucoup d'intelligence. Il n'a pas (encore) l'incroyable dimension dramatique d'un Nicolas Le Riche, la poésie d'un José Martinez ou la profondeur d'un Karl Paquette. Inutile donc de jouer au Prince régnant et torturé. Le voila plutôt dans la peau d'un jeune homme primesautier, encore un peu naïf à qui la vie n'a pas encore joué de tour, et qui va subir de plein fouet ce coup du sort.

Acte 1. Il parait que, la fin d'une longue série oblige, le corps de ballet était un peu cafouilleux. J'avoue n'avoir pas fait vraiment attention. Placée tout devant à gauche, j'étais juste en face du trône, et j'en ai profité pour observer de près le jeu d'acteur entre Stéphane Phavorin et Mathias Heymann. Ce dernier est transpirant de stress. La faute sûrement à sa première apparemment ratée, il est complètement crispé, et assez contagieux sur le public. Je souffre pour lui et m'attends un peu au pire.

Heureusement, il n'a pas grand chose à faire sur ce premier acte, et se calme avec la musique. Grâce peut-être à Stéphane Phavorin, entièrement dans son jeu et très investi. Siegfried est ici un tout jeune prince, peut-être encore un adolescent.  Le poids du royaume, les obligations, il n'a pas vraiment envie d'y goûter. Alors les filles (ou les garçons d'ailleurs), n'en parlons pas, il préfère ses amis. Pourtant, il n'a pas un mauvais fond. Il écoute son précepteur, il veut faire plaisir à sa mère, même si l'idée de se marier ne le fait pas rêver. Mais il suffit d'un beau cadeau, une arbalète, pour lui faire tout oublier.

La différence d'âge avec Stéphane Phavorin est très marqué, et rend le duo très intéressant. Le danseur joue un Wolfgang dominateur, et un poil malsain. Si Siegfried n'a pas encore songé aux choses de la vie, son précepteur, lui, y a parfaitement réfléchi, et zyeute sans vergogne sur son élève en écartant toute jolie jeune fille un peu trop empressante. La dernière variation du prince est poétique, le danseur semble prendre de l'assurance. Le pas de deux avec Wolfgang, même s'il y a eu quelques petits cafouillages, reste bien étrange. C'est une vraie initiation sexuelle pour le coup.

4063_2010-11-CYGNE-004.jpg
PS acte 1 : Myriam Ould-Braham, so sublime dans le pas de trois. Quel gâchis... Marc Moreau assure, et saute décidément très bien. Ceci dit, quelqu'un pourrait lui dire que, sauter en même temps que ses deux partenaires, c'est encore mieux ?

Acte 2. Encore une fois, j'aime me répéter, mais chapeau aux 32 cygnes qui ont assuré. La magie de ce deuxième acte tient beaucoup à ce décor vivant et mouvant. Alignements impeccables, émotion... Juste prenant. Laëtitia Pujol n'a pas été d'une folle originalité, faisant ce qu'on attendait d'une Odette, un mélange de douceur et de désespoir avec de longs mouvements de bras. C'était à deux doigts d'être sans saveur, mais elle m'a fait croire de bout à bout à son histoire et à son personnage, donc rien à dire.

Siegfried est plus hypnotisé que véritablement transi d'amour. Jurer un amour éternel, pourquoi pas si cela peut aider cette étrange créature, il le ferait de bon cœur. Leur pas de deux est plus la découverte de quelque chose (de la créature ? d'une émotion ?) qu'une véritable grande et belle déclaration d'amour. Mais encore une fois,  j'ai trouvé ce parti-pris intéressant, surtout que je doute un peu des aptitudes de ce couples à jouer à l'amour fou.

Et miracle de la nouvelle année, le violon solo a joué juste et beau, et les quatre petits cygnes étaient en place, ça aide pour rendre toute la magie de ce second acte. Bravo aux quatre grands, encore une fois impériaux.

Acte 3. j'ai, pour le coup, trouvé les danses de caractère un peu poussives, passons vite dessus. Laëtitia Pujol est un cygne noir très intéressant, avec une technique brillante et un vrai jeu de regard avec le diabolique Stéphane Phavorin . Mathias Heymann prend de plus en plus d'ampleur, et il a l'air de se sentir enfin complètement à l'aise. Sa variation est bouillonnante, il nous emporte avec lui à chacun de ses sauts. Un sourire de soulagement apparait sur son visage lorsqu'il salut, un poids semble avoir quitté ses épaules. La coda fut splendide, les trois danseur-se-s furent impériaux-les.

Mais la vérité éclate. Le Prince est terrifié parce qu'il a fait, il a appuyé sur le bouton rouge.

Acte 4. Et c'est là que le bât blesse. Le parti pris était de ne pas jouer le grand amour, mais plutôt l'hypnose et l'étrangeté. ça marche pour l'acte 2, ça marche pour l'acte 3, mais pour l'acte 4, aïe, aïe, aïe.  C'est censé être un pas de deux désespéré, mais les deux étoiles n'ont décidément rien à se dire. On sombrerait dans l'ennui si ce n'était pas Le Lac des Cygnes. Mais c'est Le Lac, il y a la longue et lente procession mélancolique des 32 cygnes, toujours aussi superbes, un Stéphane Phavorin dominateur et une musique qui emporte. Cela suffit à sauver la fin.

cADeniau2010_LAC-4030b.jpg
Au final, si ce troisième épisode du Lac ne m'a pas transporté l'émotion, j'ai trouvé cette soirée très agréable, et vraiment intéressante.  Quel dommage que Mathias Heymann n'est pas eu plus de représentations pour se faire à ce rôle, sa progression rien que sur une soirée était encourageante. Et j'ai eu vraiment plaisir à voir chez lui, par moment, de vrais moments d'interprètes, où il ne se contentait pas d'être porté par ses facilité, mais était vraiment son personnage. La question est plutôt de savoir si l'associer avec Laëtitia Pujol était une judicieuse idée, mais au vu des défections, qui aurait pu assurer ce rôle ? (Message subliminal : Myriaaaaaaaaaaaaaaaaaaaam !).

Cette soirée a été également l'occasion de rencontres, avec Artifact Suite à l'entracte et Bella Figura. Ma conversation avec cette dernière aurait pu durer bien plus longtemps si le froid ne m'avait pas poussé dans le métro. A une prochaine fois avec plaisir.

© Photos : Anne Deniau / Opéra national de Paris
Je n'avais pas mon appareil photo, et aucune prise pour l'instant du côté du service presse de Mathias Heymann, ou Laëtitia Pujol et Stéphane Phavorin avec le/la bon-ne partenaire. On se "contentera" des merveilleux ensembles d'Anne Deniau.

mardi 12 octobre 2010

Soirée Hommage à Roland Petit, épisode 2

EDIT : Roland Petit est mort le 10 juillet 2011, à l'âge de 87 ans.

J'ai finalement réussi à me glisser plusieurs fois à Garnier au milieu de mon emploi du temps pourri. Donc résumé de ma deuxième soirée Roland Petit, celle du 4 octobre.

Le Rendez-vous

Je suis encore tombée sur le couple Nicolas Le Riche / Isabelle Ciaravola, ce qui ne m'a pas posé vraiment de problème.

Je dois dire qu'au tout début, quand les premières notes ont retenti, j'ai eu un instant de lassitude. Tout de même cette musique, cet accordéon et ce décor, c'est bien clichés. Et puis je me suis retournée vers la voisine de gauche, une touriste anglaise qui mettait pour la première fois les pieds ici, et qui regardait la scène la bouche ouverte et les yeux écarquillés d'émerveillement. Je ne sais pas si ça a joué, mais je suis ensuite, de nouveau rentrée dans le ballet.

J'aime décidément beaucoup la scène du début du corps de ballet, assez inquiétante. Il y a tout de suite une ambiance particulière. Huguo  Vigliotti était toujours aussi extraordinaire, danser à côté de Nicolas Le Riche sans souffrir, il faut le faire. Michaël Denard m'a paru par contre un peu fade. Quant au duo principal, c'est toujours un ravissement. Lui est un poète dans la lune, une espèce de Gavroche plus âgé qui se laisse porter par le vente avec une infinie musicalité. Elle, la vampe mystérieuse, qui apparait comme dans un rêve. Mais qui devient bien réel au moment de jeter la lame de rasoir aux pieds du jeune homme mourant.

Ce n'est certes pas un grand ballet, qui marquera à vie l'histoire de la danse, un chef d'oeuvre. Mais il y a pourtant quelque chose, un état d'esprit touchant. 

3839_2010-11-RdeV--049.jpg
Le Loup

Oh, surprise, j'ai apprécié Benjamin Pech. Ce danseur que je n'aime pas beaucoup m'a impressionné. Enfin un Loup comme dans mon souvenir, sauvage, au haut du corps très marqué et vif. Cela nous change du chien peureux de Stéphane Bullion. Laetitia Pujol était une très belle jeune fille, mais je trouve finalement ce personnage un peu fade. Il n'y a pas grand chose à lui reprocher : elle a une belle danse, elle est dans son personnages, elle évite l'écueil d'en faire trop dans la pantomime. La découverte de la vérité était d'ailleurs très juste, le temps s'est suspendu l'espace de quelques secondes... Mais leurs pas de deux m'a ennuyé, encore une fois.

Définitivement, je préfères les passages de corps de ballet, très typés. La fin restait poignante, avec un sursaut d'animalité chez Pech et une vrai osmose dans le couple. 

Sabrina Mallem assurait le rôle de la Bohémienne. S'il n'y a rien non plus à lui reprocher techniquement, je n'ai pas trop accroché à son interprétation. Elle était une femme hautaine, peut-être un peu trop classe pour son personnage. J'ai préféré la fraîcheur piquante d'Amandine Albisson.

Le Jeune Homme et la Mort

Le chef d'oeuvre, le voila. Je rentre dedans à chaque fois, c'est admirable. "J'ai les poils", comme dit un ancien juré de la Nouvelle Star, et les larmes aux yeux à la fin.

Stéphane Bullion est très différent que Bélinguard. Il est un vrai enfant, un pauvre petit être sans défense. Dès que la sublime et magistrale Eleonora Abbagnato entre en scène, on le sait, elle ne va en faire qu'une bouchée. La mort du Jeune Homme est inéluctable. D'ailleurs il ne lutte pas, il se laisse guider. On assiste à sa lente condamnation pendant 20 minutes sans pouvoir rien y faire. C'est affreux. Mais très beau. 

Eleonora Abbagnato est tout simplement subjugante. On sent que chacun de ses gestes a été pensés et chaque mouvement d'épaule a une signification. C'est un rôle qu'elle a travaillé, qu'elle améliore à chaque soirée, le ballet de sa vie. Le duo est ainsi beaucoup plus équilibré que pour Bélingrad/Renavand, j'ai d'ailleurs regretté qu'ils ne viennent pas saluer ensemble, dès le début. C'est elle qui porte le ballet comme c'est la Mort qui guide le Jeune Homme, avec au passage une beaucoup plus forte allusion sexuelle qu'Alice Renavand. Stéphane Bullion ne serait peut-être pas grand chose sans cette partenaire. Surtout que, techniquement, il lui manque ces légers temps de suspensions, lors des mouvements au sol ou lors des attitudes sur la table, qui donne toute la magie à d'autres interprètes.

Retour à ma voisine anglaise. Je n'ai pas pu m'empêcher de la regarder plusieurs fois, son visage était un spectacle à lui tout seul. Elle n'avait clairement pas révisé avant de venir, et ne savait absolument pas à quoi s'attendre. Elle a passé le ballet bouche bée (encore) et les yeux écarquillés (encore). Mais de stupéfaction cette fois-ci. Elle ne s'imaginait pas ce qui allait lui tomber sur la tête, qu'il était possible qu'un danseur et une danseuses créent autant de chose, qu'il était possible de voir une telle tension sur scène, un tel scénario implacable.

Elle s'est prise le ballet en pleine figure.   

StefEleonora1.jpg
Photo 1 : Anne Deniau-Opéra national de Paris/2  : Rêves impromptus

- page 1 de 2