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vendredi 23 décembre 2011

Onéguine : épisode 3

Mercredi 21 décembre 2011. Onéguine de John Cranko, par le Ballet de l’Opéra de Paris, au Palais Garnier. Avec Isabelle Ciaravola (Tatiana), Mathieu Ganio (Eugène Onéguine), Florian Magnenet (Lenski), Muriel Zusperreguy (Olga) et Christophe Duquenne (Prince Gremine).

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Il fallait un peu s’y attendre. Ce troisième épisode d’Onéguine n’a pas atteint les sommets de la soirée McKie/Dupont. Mais entre une soirée inoubliable et un spectacle médiocre, il y a une marge, et cette distribution-ci a montré beaucoup de très belles choses. Une fois encore, la soirée fut globalement réussie, ce ballet est définitivement magique.

Isabelle Ciaravola tient ici l’un des rôles (le rôle ?) de sa vie. Jeune fille en fleur totalement crédible au premier acte, magnifique tragédienne au troisième, elle porte le ballet de bout en bout, et nous fait découvrir l’un des plus beaux et riches rôles féminins du répertoire. Difficile de croire en la voyant sur scène que la retraite va sonner pour elle en 2013.

La danseuse étoile campe d’office une héroïne romantique. Au-delà d’une légère naïveté, c’est déjà un sombre nuage qui semble planer sur elle. Sa Tatiana a un-je-ne-sais-quoi de mélancolique, comme si elle savait déjà que son destin ne serait que malheur. Muriel Zusperreguy apporte un jolie contraste, avec son Olga inscouciante et joyeuse. Si elle n’a pas la profondeur de Myriam Ould-Braham, son personnage n’en est pas moins attachant et charmant.

Le couple qu’elle forme avec Florian Magnenet fonctionne d’ailleurs plutôt bien au premier acte. Lui arrive, toute mèche et sourire ultra-brigte dehors. Déjà tête à claque avant même de danser. Mais force est de constater que cela sied plutôt bien au personnage. On pourrait même dire que le pas de deux avec Olga, si rempli de jeunesse et de tendresse, a été un beau moment. 

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Tout ce parfait tableau est rompu avec avec l’arrivée d’Eugéne Onéguine. Mathieu Ganio se montre d’emblée très investi. Sa vision du personnage est différente des deux autres interprètes, mais non moins intéressante. Onéguine n’est pas tellement cynique, mais plutôt brisé par la vie. Est-ce un chagrin d’amour ? La guerre ? Sa sombre mélancolie l’empêche en tout cas de tomber amoureux et de voir le monde autour de lui. S’il ignore Tatiana, ce n’est pas par impolitesse ou par provocation, c’est que son coeur ne peut pas la voir. Sa lente variation, empreinte de mélancolie, est ainsi l’un des plus beaux moments de la soirée. 

Du 9 au 31 Décembre 2011

Le deuxième acte est malheureusement moins équilibré. Passage toujours délicat, car c’est là qu’Onéguine doit montrer tout son cynisme. Et Mathieu Ganio reste définitivement trop gentil. Son invitation à faire danser Olga ressemble plus à une marque de politesse qu’à une pure provocation. Pas assez chipie, Muriel Zusperreguy n’apporte pas non plus le véritable sel de l’histoire. Passon sur Florian Magnenet, dont le jeu d’acteur se limite vraisemblament à croiser les bras en levant les yeux aux ciels. Veut-il faire un concours avec Mathias Heymann dans Coppélia ? Un danseur, ce n’est pas qu’un beau sourire et des effets de mèches, encore faut-il être interprète. 

Sa variation du deuxième acte ne sera que confirmation. Il se contetera, pour exprimer son désespoir, de regarder d’un air vide loin devant. Il se fait tuer, bon débarras a-t-on presque envie de dire.  

Le troisième acte est un peu plus équilibré. Isabelle Ciaravola est une Tatiana resplendissante, mais froide durant le bal. Son mariage avec Grémine n’est pas d’amour, mais de convention. Et les souvenirs, qu’elle croyait avoir si profondément enfoui, resurgissent d’un coup quand le désespéré Onéguine apparaît.

Le pas de deux final est encore, une fois de plus, resté un moment magique. Mathieu Ganio n’arrive pas forcément à garder la même intensité tout du long, mais il faut le voir, s’agenouiller débordant de regrets aux pieds de Tatiana. Cette dernière le chasse, avant de regretter dans la seconde son geste de sagesse. Et c’est dans un long cris silencieux d’Isabelle Ciaravola, si plein de désespoir et de douleur, que se ferme le rideau. 

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Malgré ces déséquilibres, cette soirée fut néanmoins une fois de plus une réussite. Mathieu Ganio et Isabelle Ciaravola formait un couple en osmose. Leurs pas de deux étaient d’une fluidité comme s’ils les avaient déjà dansés 100 fois, alors qu’il s’agissait de leur première sur ce ballet. Si Mathieu Ganio n’a pas encore la maturité d’un McKie sur ce personnage, il a montré une fois de plus ses talents d’interprètes et sa qualité de danse. Une prise de rôle prometteuse pour lui, je reste déjà curieuse de le voir lors de la prochaine reprise.

Cette chronique était également la dernière de l’année 2011. Quel mois de décembre décidément, j’espère que 2012 nous réservera d’aussi belles surprises. En attendant, je vous souhaite à tous et toutes un très joyeux Noël, et vous donne rendez-vous le 1er janvier ! 

mercredi 21 décembre 2011

2011, le bilan danse

La fin de l’année appelle aux mêmes marronniers : les articles bilan. Que s’est-il passé dans le monde de la danse 2011 ? Quel spectacle retenir ? Rétrospective subjective.

Janvier

Les danseurs et danseuses du Ballet de l’Opéra de Paris chorégraphes… avec plus ou moins de succès.

La soirée Danseur-se-s/chorégraphes organisée à l’amphithéâtre Bastillen, a révélé le jeune Florent Melac, qui à même pas 18 ans, montre une inventivité et une science des déplacements assez impressionnantes.

Jérémie Bélingard s’est lui lancé avec un certain mérite avec sa pièce Bye Bye Vénus au festival Suresnes Cité danse. Nicolas Le Riche a vu pour sa part son ballet Caligula re-re-pris à Garnier. La fois de trop, pour un ballet aux multiples faiblesses.

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Février

Sortie du film Black Swan en France

Il est rare qu’un film grand public a pour décor la danse classique, et comme personnage principale une danseuse de ballet. Black Swan de Darren Aronofsky était donc très attendu par les balletomanes, et a suscité de nombreux débats. Sert-il vraiment la danse ? Comment le grand public perçoit le monde du ballet avec ce genre de film ?

Si personne n’est encore tombé d’accord (un père d’élève m’en a parlé pas plus tard que la semaine dernière), il a sacralisé Natalie Portman, et révélé son compagnon Benjamin Millepied, désormais chouchou des médias et des publicitaires.

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Mars

Le Départ à la retraite de Patrice Bart

L’annonce a été faite presque en catimini. Le Maître de Ballet associé à la direction de la danse, que tout le monde pensait indéboulonnable, a tiré sa révérence à l’issue de la dernière de Coppélia. Patrice Bart a été très critiqué par les habitué-e-s à la fin de sa carrière, mais sa soirée d’adieux a pourtant fait le plein, démarrée par un beau Défilé. Je garde pour ma part des souvenirs passionnants de répétitions publiques avec lui, où il livrait de nombreuses anecdotes et histoires sur les ballets de Noureev. 

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Avril

Sortie du film Pina de Wim Wenders

Grande première ! C’est la première fois que la technique de la 3D s’attaquait à la danse. Wim Wenders, un ami de Pina Bausch, a voulu lui rendre un dernier hommage en filmant quatre de ses ballets, entrecoupés de confidences de ses danseur-se-s. Si le sujet n’était pas forcément grand public - l’œuvre de Pina Bausch n’est pas toujours facile d’accès - le film a rencontré un grand écho dans la presse et le monde du cinéma. Un documentaire unique, et une vraie réflexion sur l’art de filmer la danse. 

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Mai

Le Bolchoï au Palais Garnier de Paris

Ahh, que n’a-t-on écrit sur cette tournée ? Il fallait ressentir cette énergie fantastique sur scène (Ivannnnnnn), il fallait entendre les cris de délire du public à chaque fin de représentation. Et il fallait voir la tête désabusée des danseur-se-s de l’Opéra de Paris, ne comprenant pas vraiment cet enthousiasme. Toutes ces soirées du Bolchoï furent fantastiques, et creusèrent un peu plus le fossé d’incompréhension qui règne entre la direction de Paris et le public. 

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Juin

Le retour d’Aurélie Dupont sur scène

Evénement très parisiano-parisien, je l’accorde. Mais quel retour ! Après un an loin de la scène, Aurélie Dupont a rechaussé ses pointes pour L’Anatomie de la Sensation, dernière création de Wayne McGregor. Si le ballet n’était pas mémorable, la danseuse étoile irradiait la scène. Elle est depuis apparue en très grande forme depuis le début de la saison. Aurélie Dupont n’a plus que quatre saisons à danser, et compte visiblement en profiter au maximum.

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Juillet

Le Miami City Ballet à Paris

Après 10 ans loin des scènes européennes, le Miami City Ballet s’est installé trois semaines au Théâtre du Châtelet, dans le cadre des Etés de la danse. Dès la première représentation, le public a été conquis : par leur style poussé de Balanchine et Robbins, par leur enthousiasme, par leur qualité… Toutes les représentations ont été autant de succès, avec même plusieurs standing ovation. Galvanisée par ce succès, la troupe devrait revenir dans ce même festival en 2014.

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Août

Décès de Christiane Vaussard

Christiane Vaussard est morte le 4 août, à l’âge de 87 ans. Ancienne grande danseuse étoile du Ballet de l’Opéra de Paris sous l’ère de Serge Lifar, elle s’était consacrée à l’enseignement dès ses adieux à la scène. En tant que professeure au CNSMDP et à l’Ecole de Danse de l’Opéra, elle avait formé de nombreuses étoiles de ces dernières années, comme Isabelle Guérin, Isabelle Ciaravola ou Clairemarie Osta.

Sa mort fait suite à celle du grand chorégraphe Roland Petit, décédé le 10 juillet 2011. 

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Septembre

La Meilleure Danse

Tiens, tiens, voilà que la danse s’incruste à la télévision. Mi-septembre, un nouveau télé-crochet voit le jour sur W9, La Meilleure danse, avec dans le jury Marie-Agnès Gillot. Le but ? Des groupes de danse de tous styles (classique, hip hop, contemporain…) s’affrontent deux par deux, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un, en l’occurrence le couple de swing Yann-Alrick et Flore.

Si le choix de Marie-Agnès Gillot d’apparaître dans un télé-crochet n’a pas séduit tous les balletomanes, l’émission fut un succès, avec un million de téléspectateur-rice-s chaque semaine. Les projets ont depuis fleuri : Danse avec les stars a fait un retour fracassant sur TF1, tandis que M6 réfléchit à une adaptation de So You Think You can Dance. La Meilleure Danse devrait en tout cas revenir en septembre 2012, pour une deuxième saison.

LA MEILLEURE DANSE
Octobre

Création de La Source

La Source, c’est en soi une véritable histoire. Voilà un ballet typiquement français, datant de plus d’un siècle, et dont il ne reste plus rien aujourd’hui. Jean-Guillaume Bart, chorégraphe maison, décide de le remonter pour le Ballet de l’Opéra de Paris. Après des années de bataille, le projet a enfin vu le jour en 2011, auréolé de costumes dessinés par Christian Lacroix.

Les avis furent unanimes, cette création a été une réussite. Réalisée dans un style purement classique, elle montrait on ne peut plus clairement qu’il était encore possible de créer avec le langage académique. Une impression mitigée est toutefois restée, à la vue des distributions pour le moins déséquilibrées, voir assez incohérentes. Un grand problème de la compagnie depuis quelques temps.

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Novembre

L’Affaire Ossipova/Vassiliev

Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils ont le monde à leurs pieds… et n’ont pas peur de prendre des décisions pour le moins surprenantes. Natalia Ossipova et Ivan Vassiliev, les stars du Bolchoï, ont claqué la porte pour le Théâtre Mikhaïlovsky, son directeur le chorégraphe Nacho Duato et un salaire sensiblement plus élevé.

Le monde de la danse serait-il devenu comme celui du foot ?  Le débat a fait rage depuis, entre ceux et celles qui saluent leur courage de prendre des risques, et les autres qui parlent d’une lente descente vers la fin de ce couple vedette. Reste à voir où il-elle-s seront dans un an.

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Décembre

L’Onéguine EvanMcKie/Aurélie Dupont

La danse réserve bien des surprises. Alors que chacun-e plissait du nez devant les distributions d’Onéguine, ce ballet a donné l’une des meilleures soirées de l’année. EvanMcKie, étoile de Stuttgart remplaçant au pied levé Nicolas Le Riche, forma avec une Aurélie Dupont transcendée un couple splendide, émouvant et très juste. Le genre de soirée dont on se souvient longtemps après.

Globalement, les différentes distributions se sont montrées (pour l’instant) toutes convaincantes er équilibrées. Cet Onéguine est en tout cas, et sans aucun doute, la meilleure production de la troupe en 2011.

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Et pour compléter le tout, mon Top 5 des spectacles de l'année.

1- Don Quichotte Ossipova/Vassiliev
Si le taux de décibels des applaudissements reste l’échelle principale, nul doute, le spectacle est en tête.

2- Impressing the Czar de William Forsythe par le Ballet de Flandre
Deux heures de pur bonheur, tout simplement.

3- Onéguine de John Cranko McKie/Dupont/Hoffalt/Ould-Braham
Allez, à égalité avec la soirée du dessus. Rien de manquait à ce spectacle, un casting sans faute et beaucoup d’émotion.

4 - Vertical Road d'Akram Khan
De l’inventivité, du mystère et une folle énergie. Très belle découverte.

5 - Roméo et Juliette de Noureev, Ould-Braham/Duquenne
Cette distribution ne fut pas forcément l’idéal, comme toutes celles de cette série, toute bancales. Mais ce fut ma Juliette préférée. Et j’aime beaucoup ce ballet, où le mélange si réussi entre la musique de Prokofiev et la mise en scène lui donne une force toute particulière.

Et vous, quels sont les événements danse qui ont pour vous marqué l’année ? Quel serait votre Top 5 ?  

jeudi 15 décembre 2011

Onéguine : épisode 2

Mardi 13 décembre 2011. Onéguinede John Cranko, par le Ballet de l’Opéra de Paris, au Palais Garnier. Avec Aurélie Dupont (Tatiana), Evan Mc Kie (Eugène Onéguine), Josua Hoffalt (Lenski), Myriam Ould Braham (Olga) et Karl Paquette (Prince Gremine).

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Ce mois de décembre est décidément un bon cru. Les représentations se suivent, très différentes, mais toutes enthousiasmantes. Un vrai régal pour cette fin d’année.

Le premier attrait de cette deuxième représentation d'Onéguine était bien sûr la présence d’Evan McKie, l’Etoile de Stuttgart venu au secours de l’Opéra de Paris suite à la blessure de Nicolas Le Riche. Faisons simple, il fut fantastique. Comme le reste du casting en fait. Et tout le monde fut sur la même longueur d'onde, ce qui commence à se faire rare dans la compagnie parisienne.

Le personnage d’Onéguine est complexe, et surtout très différent des autres héros des grands ballets classiques. Si les Mr Darcy peuplent les romans, ils sont assez peu présents en chaussons et collants. Il n’est pas romantique, il n’est pas aimant. Il est juste indifférent au monde qui vit autour de lui, suite sûrement à de nombreuses blessures secrètes.

Evan McKie a su exactement rendre cette personnalité, bien mieux que les autres étoiles parisiennes que j’ai pu voir sur ce rôle (il est vrai aussi que j’ai raté Hervé Moreau) (RIP).

Aurélie Dupont fut également extrêmement convaincante et émouvante. Au premier acte, elle ne joue pas spécialement la jeune fille en fleur. C’est déjà une adulte, sage, mais toute remplie de pureté. Le rapport sororale est ainsi plus marqué face à Olga/Myriam Ould-Braham, encore enfantine.

Cette dernière, mais comment pouvait-il en être autrement, est craquante dans le personnage d’Olga. Contrairement à Mathilde Froustey, qui le dansait très bien mais d’une façon assez monocorde, Myriam Ould-Braham apporte une infime complexité à son personnage. Oui, elle aime Lenski, elle est joyeuse. Mais au fond d’elle-même son âme joueuse aimerait s’amuser un peu plus, prendre des risques. Son grand pas de deux est ainsi rempli de tendresse, mais avec un léger brin de mélancolie. Un sentiment que ne partage pas Lenski/Josua Hoffalt, l’esprit entièrement occupé par sa promise. La faille, déjà, apparaît dans ce couple d’amoureux pourtant bien sous tous rapports.

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L’Onéguine d’Evan Mc Kie connaît les bonnes manières, c’est un home du monde. Il est impensable pour lui de refuser son bras à Tatiana pour une promenade Mais très vite, ses babillages l’ennuient. La Tatiana d’Aurélie Dupont se heurte à cette indifférence, non pas par naïveté, mais par pureté. Cette histoire, c’est aussi celle de cette jeune fille au cœur si protégé, qui va se confronter à la dureté du monde.

La scène du songe qui suit est néanmoins le petit point faible de cette distribution. Le manque de répétition se fait sentir dans les portés acrobatiques, et chacun-e ne semble pas assez libéré-e pour véritablement se laisser aller.

Le deuxième acte passe à toute vitesse. Onéguine se montre irascible, moqueur et cynique en plus d’être froid. Tatiana-le-cœur-pur ne suit plus. Le flirt avec Olga n’en paraît que plus cruel, mais cette dernière a enfin trouvé le goût du danger. Quand le sombre personnage vous fait du charme, comment résister ?

Chacun joue son jeu, l’effroi s’empare du public lorsque la claque fuse, et c’est le désespoir lorsque le coup de feu part. Ce n’est pas du Jane Austen, Tatiana n’arrivera pas à percer la coque d’Onéguine. En Russie, ce genre d’histoire finit mal.

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Si l’acte 1 est porté par Myriam Ould-Braham et l’acte 2 par Josua Hoffalt, l’acte 3 est clairement celui d’Aurélie Dupont. La voilà radieuse, dix ans plus tard, au bras du Prince Gremine. Son sourire ne trompe pas. Elle aime son mari, d’un autre amour, moins passionné. Son combat intérieur n’en paraît que plus intense face à un Onéguine passionné, qui a compris avec la mort de Lenski qui rien ne sert de se protéger de ses sentiments.

La Tatiana de ce soir ne doit pas choisir entre l’amour et la raison, entre la passion et la fidélité au mariage. Ce serait trop simple. Elle doit trancher entre deux amours, le passionné et destructeur, ou le sage et réconfortant. Qui pourrait prendre une telle décision ?

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Le pas de deux final, l’un des plus beaux du répertoire, le genre de pas de deux qui vaut à lui seul le déplacement, n’est que ce tiraillement. Dans les pas, et dans le regard. La lettre déchirée et le geste qui chassent n’en feront rien. Tatiana ne passera pas sa vie à regretter son refus, mais à se demander si elle a eu raison. Une immense incertitude bien pire que d'éternels regrets.

mardi 13 décembre 2011

Onéguine : épisode 1

Samedi 10 décembre 2011. Onéguine de John Cranko, par le Ballet de l’Opéra de Paris, au Palais Garnier. Avec Clairemarie Osta (Tatiana), Benjamin Pech (Eugène Onéguine), Josua Hoffalt (Lenski), Mathilde Froustey (Olga) et Christophe Duquenne (Prince Gremine)

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La loi des comparaisons est cruelle. Seule, la version Noureev de Cendrillon apparaît comme une soirée sympathique. Mise à côté de l’Onéguine de John Cranko, elle semble soudainement beaucoup vieillotte et ennuyeuse. Le deuxième est pourtant de 30 ans plus âgé que la première, mais la modernité est définitivement de son côté.

Quelle belle soirée, car quel beau ballet. Dans cet Onéguine, la danse est belle, pure, et elle n’est jamais là par hasard. Chaque pas, chaque élément de virtuosité et chaque porté plus ou moins dangereux sont avant tout mis au service de l’histoire. Le livret est limpide, la construction clairvoyante, la mise en scène remplie de sens. Tout y est, rien n’est de trop.

Mais encore faut-il qu’un chef d’œuvre soit porté par une troupe à sa hauteur. Et, ô miracle, c’est le cas dans cette série. Le corps de ballet de l’Opéra de Paris apparaît très en forme et investi. Chacun-e est à sa place, apportant ce qu’il-elle doit apporter pour que cette si triste histoire se déroule. Les scènes de groupe sont joyeuses et enlevées au début, implacables dans le bal. Tout y est extrêmement vivant. Et ce, dès la première représentation, alors qu’il a fallu une bonne semaine pour que leurs collègues de Cendrillon se réveillent.

En voilà un paradoxe. A la vue de ces deux œuvres, le ballet de l’Opéra de Paris semble beaucoup plus à l’aise pour danser du Cranko que ce Cendrillon. Onéguine n'est arrivé dans la compagnie qu'il y a deux ans, Noureev est censé faire partie de l’ADN de la troupe.

Du 9 au 31 Décembre 2011
Mais reprenons cette flopée de compliments. Nous avons donc un ballet sublime, une troupe excellente… et des solistes magnifiques. Ou presque.

Commençons par le seul petit point noir : Benjamin Pech. Ce dernier est très crédible dans le personnage d’Eugène Onéguine, véritable acteur empreint de son personnage. Le problème est qu’il ne garde par le même parti-pris entre chaque acte, ce qui provoque quelques interrogations.

Plus triste qu’égoïste au début, l’Onéguine de Benjamin Pech ne rejette pas vraiment Tatiana. Son geste de déchirer sa lettre d’amour au second acte, tout rempli de cynisme, ne semble donc pas d’une grande logique, à la vue du personnage qu’il a proposé précédemment. D’où une impression étrange, celle de voir deux rôles différents. Dommage, car il fut à chaque fois très investi, mais ce manque de cohérence était gênant dans la deuxième partie.

Les trois autres solistes furent formidables, à commencer par Clairemarie Osta. Son interprétation ne fut pas surprenante, elle a suivi l’évolution classique de Tatiana. Mais le tout fut fait avec une conviction et une émotion qui ne pouvaient laisser de marbre. J’aime quand les danseur-se-s savent si bien me raconter une histoire.
 
Tout commence dans les jardins Madame  Larina. Des jeunes gens s’amusent, élégants, insouciants. Parmi ce joli monde, il y a ses deux filles, Olga et Tatiana. La première est joyeuse, mutine, et fiancée à Lenski. Mathilde Froustey connaît bien ce genre de rôle de jeune fille espiègle. Elle a appris à ne pas trop en faire, et règne véritablement par sa présence sur ce premier acte, très bien accompagnée par Josua Hoffalt en charmant et fougueux amoureux.

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La deuxième sœur, Tatiana, est plongée dans ses rêves… Clairemarie Osta est ailleurs, totalement crédible malgré ses 41 ans dans le rôle de l’adolescente en fleur. Quand je disais que rien n’était une question d’âge. La seule chose qui peut la sortir de ses songes est un miroir, dans lequel apparaît, dit-on, le visage de l’être aimé… qui est celui d’Onéguine. Celui-ci, ami de Lenski, cherche à s’occuper dans cette partie de campagne.

Tatiana s’isole avec Onéguine, qui ne semble pas la rejeter. Esseulé, il semble porter le deuil, et ne trouver quelques consolations qu’aux bras de Tatiana. Voilà un homme doux, rempli de nostalgie, mais certainement pas cynique.

Le soir venu, Tatiana ne peut s’empêcher de laisser cours à sa passion. Après une très belle scène de songe, où Onéguine la rejoint pour un pas de deux amoureux, elle lui écrit une lettre enflammée, pour lui faire part de ses sentiments.

L’acte deux, l’anniversaire de Tatiana, s’ouvre sur une charmante scène de bal. La jeune et l’ancienne génération se retrouvent pour danser, constituant par moment des couples pour le moins improbables, qui laisseront échapper quelques rires au public. Tatiana, radieuse, n’a d’yeux que pour Onéguine. Mais celui-ci apparaît sous un tout autre visage. Froid, distant, il la rejette et déchire la lettre. Pour se venger, il décide même de séduire Olga, tout fiérote que ce beau ténébreux s’intéresse à elle. De rage et de jalousie, Lenski finit par provoquer son ami en duel.

Beaucoup de choses se passent dans cette scène. La reine est cette-fois Clairemarie Osta, qui entre la joie, le doute, la tristesse et l’effroi, passent par toutes les émotions. Mathilde Froustey joue très bien la jeune frivole, flattée par cette marque d’attention, un peu égoïste elle-aussi. Josua Hoffalt, très crédible, porte toute la tension du passage. Sa lutte intérieur se lit sur son visage, la fureur monte petit à petit avant d’éclater et de commettre l’irréparable.

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Le deuxième acte se termine sur la scène du duel. Josua Hoffalt a droit à une variation, seul. Cela sera son passage à l’âge adulte. Il comprend la sagesse, il comprend ses erreurs. Il sait aussi qu’il va mourir ce soir. Malgré deux ou trois vacillements, le danseur a donné là l’un des plus beaux moments du spectacle. S'il y a six mois la question pouvait encore se poser, la réponse ce soir est clair : la future étoile masculine de l’Opéra de Paris, c’est bien lui.

Coup de feu, cris d’effroi, pleurs. Lenski s’effondre. Onéguine comprend son erreur, et perd en une seconde tout cynisme et légèreté.

10 ans ont passé en arrivant au troisième acte. Tatiana a choisi la sagesse, un mariage avec le Prince Gremine. Onéguine, lui, est toujours hanté par ses souvenirs. Les deux se retrouvent dans un bal. Mais les rôles s’inversent. Tatiana est distante, Onéguine  enflammé. Il lui écrit une lettre qu’elle rejette.

Onéguine retrouve finalement Tatiana dans sa chambre. Celle-ci n’a pas perdu la flamme, mais elle tient à rester fidèle à ses vœux de mariage. Cet indicible dilemme porte toute cette dernière scène. La raison l’emporte finalement, Onéguine s’enfuit. Reste Tatiana, en proie à l’effroi, sombrant presque dans la folie. Une dizaine de secondes qui valent presque à elles-seules la soirée entière.

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Prochain épisode ce soir, avec le très attendu couple quatuor Aurélie Dupont/Evan Mc Kie/Myriam Ould Braham/Josua Hoffalt

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