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mercredi 21 décembre 2011

2011, le bilan danse

La fin de l’année appelle aux mêmes marronniers : les articles bilan. Que s’est-il passé dans le monde de la danse 2011 ? Quel spectacle retenir ? Rétrospective subjective.

Janvier

Les danseurs et danseuses du Ballet de l’Opéra de Paris chorégraphes… avec plus ou moins de succès.

La soirée Danseur-se-s/chorégraphes organisée à l’amphithéâtre Bastillen, a révélé le jeune Florent Melac, qui à même pas 18 ans, montre une inventivité et une science des déplacements assez impressionnantes.

Jérémie Bélingard s’est lui lancé avec un certain mérite avec sa pièce Bye Bye Vénus au festival Suresnes Cité danse. Nicolas Le Riche a vu pour sa part son ballet Caligula re-re-pris à Garnier. La fois de trop, pour un ballet aux multiples faiblesses.

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Février

Sortie du film Black Swan en France

Il est rare qu’un film grand public a pour décor la danse classique, et comme personnage principale une danseuse de ballet. Black Swan de Darren Aronofsky était donc très attendu par les balletomanes, et a suscité de nombreux débats. Sert-il vraiment la danse ? Comment le grand public perçoit le monde du ballet avec ce genre de film ?

Si personne n’est encore tombé d’accord (un père d’élève m’en a parlé pas plus tard que la semaine dernière), il a sacralisé Natalie Portman, et révélé son compagnon Benjamin Millepied, désormais chouchou des médias et des publicitaires.

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Mars

Le Départ à la retraite de Patrice Bart

L’annonce a été faite presque en catimini. Le Maître de Ballet associé à la direction de la danse, que tout le monde pensait indéboulonnable, a tiré sa révérence à l’issue de la dernière de Coppélia. Patrice Bart a été très critiqué par les habitué-e-s à la fin de sa carrière, mais sa soirée d’adieux a pourtant fait le plein, démarrée par un beau Défilé. Je garde pour ma part des souvenirs passionnants de répétitions publiques avec lui, où il livrait de nombreuses anecdotes et histoires sur les ballets de Noureev. 

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Avril

Sortie du film Pina de Wim Wenders

Grande première ! C’est la première fois que la technique de la 3D s’attaquait à la danse. Wim Wenders, un ami de Pina Bausch, a voulu lui rendre un dernier hommage en filmant quatre de ses ballets, entrecoupés de confidences de ses danseur-se-s. Si le sujet n’était pas forcément grand public - l’œuvre de Pina Bausch n’est pas toujours facile d’accès - le film a rencontré un grand écho dans la presse et le monde du cinéma. Un documentaire unique, et une vraie réflexion sur l’art de filmer la danse. 

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Mai

Le Bolchoï au Palais Garnier de Paris

Ahh, que n’a-t-on écrit sur cette tournée ? Il fallait ressentir cette énergie fantastique sur scène (Ivannnnnnn), il fallait entendre les cris de délire du public à chaque fin de représentation. Et il fallait voir la tête désabusée des danseur-se-s de l’Opéra de Paris, ne comprenant pas vraiment cet enthousiasme. Toutes ces soirées du Bolchoï furent fantastiques, et creusèrent un peu plus le fossé d’incompréhension qui règne entre la direction de Paris et le public. 

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Juin

Le retour d’Aurélie Dupont sur scène

Evénement très parisiano-parisien, je l’accorde. Mais quel retour ! Après un an loin de la scène, Aurélie Dupont a rechaussé ses pointes pour L’Anatomie de la Sensation, dernière création de Wayne McGregor. Si le ballet n’était pas mémorable, la danseuse étoile irradiait la scène. Elle est depuis apparue en très grande forme depuis le début de la saison. Aurélie Dupont n’a plus que quatre saisons à danser, et compte visiblement en profiter au maximum.

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Juillet

Le Miami City Ballet à Paris

Après 10 ans loin des scènes européennes, le Miami City Ballet s’est installé trois semaines au Théâtre du Châtelet, dans le cadre des Etés de la danse. Dès la première représentation, le public a été conquis : par leur style poussé de Balanchine et Robbins, par leur enthousiasme, par leur qualité… Toutes les représentations ont été autant de succès, avec même plusieurs standing ovation. Galvanisée par ce succès, la troupe devrait revenir dans ce même festival en 2014.

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Août

Décès de Christiane Vaussard

Christiane Vaussard est morte le 4 août, à l’âge de 87 ans. Ancienne grande danseuse étoile du Ballet de l’Opéra de Paris sous l’ère de Serge Lifar, elle s’était consacrée à l’enseignement dès ses adieux à la scène. En tant que professeure au CNSMDP et à l’Ecole de Danse de l’Opéra, elle avait formé de nombreuses étoiles de ces dernières années, comme Isabelle Guérin, Isabelle Ciaravola ou Clairemarie Osta.

Sa mort fait suite à celle du grand chorégraphe Roland Petit, décédé le 10 juillet 2011. 

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Septembre

La Meilleure Danse

Tiens, tiens, voilà que la danse s’incruste à la télévision. Mi-septembre, un nouveau télé-crochet voit le jour sur W9, La Meilleure danse, avec dans le jury Marie-Agnès Gillot. Le but ? Des groupes de danse de tous styles (classique, hip hop, contemporain…) s’affrontent deux par deux, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un, en l’occurrence le couple de swing Yann-Alrick et Flore.

Si le choix de Marie-Agnès Gillot d’apparaître dans un télé-crochet n’a pas séduit tous les balletomanes, l’émission fut un succès, avec un million de téléspectateur-rice-s chaque semaine. Les projets ont depuis fleuri : Danse avec les stars a fait un retour fracassant sur TF1, tandis que M6 réfléchit à une adaptation de So You Think You can Dance. La Meilleure Danse devrait en tout cas revenir en septembre 2012, pour une deuxième saison.

LA MEILLEURE DANSE
Octobre

Création de La Source

La Source, c’est en soi une véritable histoire. Voilà un ballet typiquement français, datant de plus d’un siècle, et dont il ne reste plus rien aujourd’hui. Jean-Guillaume Bart, chorégraphe maison, décide de le remonter pour le Ballet de l’Opéra de Paris. Après des années de bataille, le projet a enfin vu le jour en 2011, auréolé de costumes dessinés par Christian Lacroix.

Les avis furent unanimes, cette création a été une réussite. Réalisée dans un style purement classique, elle montrait on ne peut plus clairement qu’il était encore possible de créer avec le langage académique. Une impression mitigée est toutefois restée, à la vue des distributions pour le moins déséquilibrées, voir assez incohérentes. Un grand problème de la compagnie depuis quelques temps.

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Novembre

L’Affaire Ossipova/Vassiliev

Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils ont le monde à leurs pieds… et n’ont pas peur de prendre des décisions pour le moins surprenantes. Natalia Ossipova et Ivan Vassiliev, les stars du Bolchoï, ont claqué la porte pour le Théâtre Mikhaïlovsky, son directeur le chorégraphe Nacho Duato et un salaire sensiblement plus élevé.

Le monde de la danse serait-il devenu comme celui du foot ?  Le débat a fait rage depuis, entre ceux et celles qui saluent leur courage de prendre des risques, et les autres qui parlent d’une lente descente vers la fin de ce couple vedette. Reste à voir où il-elle-s seront dans un an.

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Décembre

L’Onéguine EvanMcKie/Aurélie Dupont

La danse réserve bien des surprises. Alors que chacun-e plissait du nez devant les distributions d’Onéguine, ce ballet a donné l’une des meilleures soirées de l’année. EvanMcKie, étoile de Stuttgart remplaçant au pied levé Nicolas Le Riche, forma avec une Aurélie Dupont transcendée un couple splendide, émouvant et très juste. Le genre de soirée dont on se souvient longtemps après.

Globalement, les différentes distributions se sont montrées (pour l’instant) toutes convaincantes er équilibrées. Cet Onéguine est en tout cas, et sans aucun doute, la meilleure production de la troupe en 2011.

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Et pour compléter le tout, mon Top 5 des spectacles de l'année.

1- Don Quichotte Ossipova/Vassiliev
Si le taux de décibels des applaudissements reste l’échelle principale, nul doute, le spectacle est en tête.

2- Impressing the Czar de William Forsythe par le Ballet de Flandre
Deux heures de pur bonheur, tout simplement.

3- Onéguine de John Cranko McKie/Dupont/Hoffalt/Ould-Braham
Allez, à égalité avec la soirée du dessus. Rien de manquait à ce spectacle, un casting sans faute et beaucoup d’émotion.

4 - Vertical Road d'Akram Khan
De l’inventivité, du mystère et une folle énergie. Très belle découverte.

5 - Roméo et Juliette de Noureev, Ould-Braham/Duquenne
Cette distribution ne fut pas forcément l’idéal, comme toutes celles de cette série, toute bancales. Mais ce fut ma Juliette préférée. Et j’aime beaucoup ce ballet, où le mélange si réussi entre la musique de Prokofiev et la mise en scène lui donne une force toute particulière.

Et vous, quels sont les événements danse qui ont pour vous marqué l’année ? Quel serait votre Top 5 ?  

mercredi 6 avril 2011

La sortie ciné de la semaine : Pina de Wim Wenders

La chorégraphe allemande Pina Bausch est morte le 30 juin 2009. Depuis, elle n'a jamais semblé aussi vivante, tant ses ballets sont dansés. Les documentaires et films sur son travail se sont également multipliées. Le dernier en date ? Le très particulier Pina, réalisé en 3D par Wim Wenders, et qui sort le 6 avril dans les salles françaises. 

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Pina, ce n'est pas un film sur la danse, mais véritablement un film de danse. La danse en est le centre, et le reste, les personnages, le synopsis, tout se construit autour. Pina n'est pas un documentaire sur Pina Bausch, mais véritablement un film, une oeuvre cinématographique. Elle n'est plus là, et pourtant présente à chaque plan, dans chaque parole et chaque geste. Elle et sa danse sont l'essence du film. La question de comment filmer un ballet est donc posée. Et la réponse de Wim Wenders est parfois surprenante, avec de nouvelles approches très intéressantes. 

Pina se construit en quatre parties, autour de quatre de ses principales oeuvres : Le Sacre du Printemps, Café Müller, Kontakthof et Vollmond. La troupe les interprète presque en intégralité sur leur scène du Tanztheater de Wuppertal. Les ballets sont régulièrement entrecoupés des paroles des danseur-se-s. Ils-elles passent chacun-e- à leur tour devant la caméra. Ils-elles sont incroyablement différent-e-s, d'âge, de couleur de peau, de nationalité. Et ils-elles parlent de Pina. Il y en a qui racontent leur première rencontre, d'autres des traits de son caractères. Certain-e-s se souviennent des créations, de certains ballets. Tous et toutes ont en tête quelque chose qu'elle leur a dit un jour, et qui les a profondément marqué.

D'autres scènes, bien plus étranges, viennent s'intercaler. Seule-e, en duo ou par petits groupes, des danseur-se-s de la troupe dansent un extrait qu'ils-elles aiment bien, un ballet de la chorégraphe qui leur tiennent à coeur, ou juste une improvisation. Ils-elles sont filmés dans Wuppertal. Certaines scènes sont tournées en pleine forêt, mais la plupart ont lieu dans la ville. Qui n'est pas vraiment une réussite architecturale. Mais ces lieux dénués de charme, un carrefour plein de voitures, une rame de métro suspendu, une plaque de béton, prennent tout d'un coup une dimension poétique dès que les artistes se mettent à danser. 

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Les quatre ballets sont filmés de façon bien distinct. Le Sacre du Printemps, qui ouvre le bal, est pour moi le plus intéressant cinématographiquement. Pour la première fois, le ballet n'est plus filmé à plat, de face, mais de l'intérieur. La caméra n'est plus juste un instrument de captation, elle devient un regard omniscient, comme lors de son long travelling descendant vers la terrifiante robe rouge. Elle prend ensuite la place d'un danseur, devenant un personnage du ballet. Résultat : le public est plongé au coeur de l'oeuvre, au coeur de l'action. J'ai vu un certain nombre de fois Le Sacre du Printemps, mais jamais de cette façon là. C'est saisissant.

Café Müller montre plutôt le côté danseuse de Pina Bausch. Elle était aussi sur scène, surtout à ses débuts. La chorégraphie d'aujourd'hui se mélange à de nombreuses images d'archive. Les deux se superposent à trente ans d'écart. C'est bien le même ballet, et pourtant tout est différent.

Kontakthof, c'est plutôt la danse sans frontière. Pina Bausch faisait danser des gens de tous horizons sur scène. Cette version est un autre mélange, celle de la version d'aujourd'hui, celle dansée par les séniors et celles des ados immortalisée par le film Les rêves dansants d'Anne Linsel et Rainer Hoffmann. Le montage est fait d'une telle façon qu'aux yeux du-de la spectateur-rice, il ne s'agit que d'un seul ballet, et les trois troupes se mélangent à l'écran avec un stupéfiant naturel. 

Vollmond est peut-être le ballet tourné de la façon la moins originale. L'idée est d'être au plus près des danseur-se-s, dans un ballet qui fait beaucoup appel aux choses terriennes, avec beaucoup d'eau et une énorme pierre en guise de décor.

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Le tout est filmé en 3D. Je ne suis pas experte en cinéma, mais j'ai toujours été très réticente à cette technologie. Je ne vois pas ce que ça apporte, et ça me fait mal aux yeux. Lors de la rencontre avec Wim Wenders, le réalisateur semblait transporté par la 3D. Pour lui, c'était la solution pour sortir de la froideur que sont souvent les captations de danse. Pina est tout sauf un film froid. Mais ce n'est pas grâce à la 3D, mais à la formidable façon qu'a le réalisateur de filmer ce qu'il voit. Et c'est encore plus marquant dans Le Sacre du Printemps. Si l'on vit si intensément ce passage, ce n'est pas grâce à la nouvelle profondeur de champs, mais à cause de la caméra qui se glisse au coeur du ballet. Rien qu'à cause de l'inventivité du réalisateur. Gros manque d'orgueil pour Wim Wenders.

L'oeuvre de Pina Bausch n'est pas forcément très facile d'accès. Le film non plus d'ailleurs. Certain-e-s spectateur-rice-s vont peut-être se perdre en route. Il reste tout de même que Pina est l'un des plus formidables documentaires sur la danse que j'ai pu voir. Le réalisateur n'a pas cherché à retracer la vie de la chorégraphe ou de faire une rétrospective de son oeuvre. Il a voulu montrer qui elle était au plus profond. Et quoi de plus révélateur que ses chorégraphies ? 

mercredi 23 mars 2011

Wim Wenders : "On n'a pas fait ce film avec Pina, mais pour Pina"

Pina, le film en 3D de Wim Wenders sur la célèbre chorégraphe, a été projeté publiquement pour la première fois en France le 2 mars dernier, au Théâtre de la Ville. Témoignage vivant de l’œuvre de Pina Bausch, il filme essentiellement quatre de ses pièces : Le Sacre du printemps, Café Müller, Kontakthof et Vollmond.

Wim Wenders, le réalisateur de ce film et ami de la chorégraphe, était présent. Il a raconté, avec beaucoup d'émotion, la genèse de ce projet si particulier. 

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L'idée de faire un film sur l’œuvre de Pina Bausch

Normalement, j'aurais voulu présenter ce film avec Pina. On a rêvé de ce film pendant plus de vingt ans. On l'a préparé ensemble, mais elle n'a pas pu le faire.

C'est un projet qui a une longue histoire. C'est d'abord moi qui a demandé à Pina de faire un film ensemble, lorsque j'ai vu pour la première fois ses pièces, il y a longtemps, il y a un quart de siècle. Elle n'a rien dit, elle a seulement souri. Ceux et celles qui connaissent Pina savent ce que cela veut dire. Ça veut dire tout. Elle a allumé une autre cigarette... Mais elle avait bien entendu, parce que quelques années plus tard, c'est elle qui m'a dit : "Wim, tu m'as un jour parlé d'un film. Il faudra le faire un jour". Et puis elle l'a dit avec de plus en plus d'urgence. 


La volonté de préserver ses chorégraphies

Pina Bausch avait une œuvre de plus de quarante pièces. C'était un poids énorme pour elle de jouer toutes ces pièces. Parce que si elle ne continuait pas à les jouer toutes, avec une nouvelle pièce chaque année, son théâtre n'était plus existant. C'était peut-être pour elle un vrai sujet : comment est-ce qu'on peut garder ces pièces ? Est-ce qu'il n'y a pas une façon valable de les conserver autrement ? C'est pour ça qu'on a commencé à sérieusement penser à ce film.


"Un mur invisible entre la danse et mes caméras"

Pina me montrait ce qu'il y avait pour l'enregistrement de ses pièces. Mais elle n'était pas contente. Et c'est là que commençait mon problème à moi. Parce que j'ai compris que Pina voulait que cela soit différent. Et en regardant l'histoire de tous les films de danse, en regardant les propres pièces de Pina avec elle, sur bande magnétique ou sur film, je me suis rendu compte que je ne savais pas comment faire autrement.

Il me semblait que mon métier, mes caméras, n'avaient pas accès à ce miracle qui avait lieu chaque fois que je voyais une pièce de Pina sur scène. C'était tellement physique, c'était une telle joie corporelle. Ça me concernait dans le public comme rien avant et après de ce que j'ai vu sur une scène, ou même sur un écran. J'avais l'impression qu'entre mes caméras et les pièces de Pina, il y avait un mur invisible. Je ne pouvais pas rentrer dans ce royaume des danseurs. 

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Une longue attente

Ça a duré très longtemps. Pina Bausch avait beaucoup de confiance en moi. Elle me demandait chaque fois : "Wim, quand est-ce que tu es prêt ?". Et je devais toujours dire : "Je ne sais pas encore". Finalement, c'était devenu un peu comme une blague entre nous. Elle ne me demandait rien, elle levait les yeux, je levais les épaules. Et puis elle rigolait. Mais pour elle, c'était important. Et a chaque instant je pouvais tout laisser tomber pour faire ce film.


La réponse de la 3D

Finalement, la réponse est venue toute seule. Un jour, en mai 2007, au Festival de Cannes, il y avait un concert de U2. C'est quand même intéressant pour la suite (rires). Il y avait un film avant le concert qui s'appelait U2 in 3D. Beau jeu de mot (rire). Je n'avais pas beaucoup d'attente là-dessus. J'ai mis les lunettes, et puis ce film a commencé. C'était le premier film avec cette nouvelle technologie, en numérique 3D.

Dès le premier plan, je savais que c'était ma réponse. C'était la solution que j'avais cherché depuis si longtemps. Parce que ce nouveau médium a ouvert finalement une grande porte dans ce mur invisible. Et je voyais que ce nouveau médium pouvait me laisser entrer dans le royaume des danseurs, dans l'espace même. Tout de suite, j'ai appelé Pina, même encore dans la salle, dès qu'il y a eu le générique. Je l'ai appelé, et je lui ai dit : "Maintenant, je sais comment on pourrait faire". Et c'est là qu'on a commencé à préparer ce film.


Les difficultés techniques

On a d'abord dû choisir les pièces qu'on voulait filmer. Et comme le Tanztheater avait un programme bien chargé, on ne pouvait pas filmer ces quatre pièces avant l'automne/hiver 2009/2010. J'avais donc plein de temps pour me préparer, pour connaître ce nouveau médium, cette nouvelle technologie en 3D. Ça a duré un certain temps, parce que ce nouveau médium était beau, il nous donnait accès à l'espace, mais il ne pouvait pas, assez drôlement, représenter le mouvement. Au début, il n'y avait que des films d'animation avec cette technologie, et il y avait une bonne raison pour ça. Pour filmer les être vivants, ce n'était pas encore prêt. 

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La première fois qu'on a tourné, mon assistant a fait de grands gestes devant la caméra, il a couru dans un cercle. Quand il a levé un bras, sur l'écran, on aurait dit une déesse indienne, il avait cinq bras. Évidemment, je n'ai pas osé montrer ça à Pina ! Ça a duré un an et demi jusqu'à ce qu'on maîtrise cette technique, avec l'aide de mon stéréographe, un Français, Alain Derobe, un grand pionnier dans ce métier. On a réussi à créer une 3D qui était naturelle, élégante, et fluide aussi dans le mouvement.


"Pina n'est plus avec nous"

Finalement, on a décidé de montrer le processus à Pina. Il y avait un grand écran sur lequel elle pourrait regarder en direct ses danseur-se-s. On allait faire des tests pendant quelques jours, dans son propre théâtre, pour lui montrer ce miracle dont je lui avait parlé depuis déjà deux ans.

Il y avait des camions plein d'équipements à Paris, prêts à partir à Wuppertal. Et le jour où on a voulu partir avec les camions, le 30 juin 2009, il y a eu ce coup de téléphone de son assistante de Wuppertal. Ce coup inimaginable qui disait : "Pina n'est plus avec nous".

Ce jour-là, on a arrêté le film. J'ai appelé tout le monde, ma coproduction à Paris. Tout le monde a dit : "Ce film n'existera pas, on arrête". C'était quand même inimaginable, après 20 ans, de le faire sans Pina.


"Pour elle,  la danse était une réponse à tout, à la vie, à la mort"

Le film a finalement existé grâce aux danseur-se-s. Seulement deux mois plus tard, ils-elles ont commencé à répéter les pièces que Pina et moi avions choisis. Ils-elles m'ont dit : "Voilà, maintenant, on va répéter. Et puis pendant quelques semaines, on va donner les quatre pièces que Pina voulait voir filmer. Si tu réfléchis bien, tu ne peux pas nous laisser seul-e-s, tu ne peux pas ne pas les filmer. Pina aurait voulu. On a fait la même chose, même le jour où elle est morte, on a dansé, en pleurant. Alors là, tu dois filmer parce que c'est ce que Pina aurait voulu". 

Pour elle, la danse était une réponse à tout, à la vie, à la mort. Alors on a fait ce film. Pas avec Pina, mais pour Pina.

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Pina
, de Wim Wenders, sort dans les salles françaises le 6 avril prochain. Une autre avant-première est prévue à Paris le jeudi 24 mars à 20 heures, au cinéma Gaumont Opéra, en présence du réalisateur.