Thursday, Jun. 1, 2023

Benjamin Millepied : ses idées pour le Ballet de l’Opéra de Paris

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7 mai 2014

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Depuis sa nomination de Directeur de la Danse de l'Opéra de Paris il y a plus d'un an, Benjamin Millepied n'avait pas dit grand-chose. Ou plutôt si, il avait donné bons nombres d'interviews, mais en y multipliant les phrases politiquement correctes enrobées d'un grand flou artistique sur ses projets. Volonté de réserve ou encore méconnaissance de sa tâche ? Il faut dire aussi que les relations avec l'actuelle direction n'ont pas été des plus harmonieuses, et le chorégraphe a dû attendre 10 mois avant de rencontrer ses futur-e-s danseurs et danseuses.

Mais depuis cinq semaines, Benjamin Millepied est immergé à l'Opéra de Paris pour la création de son ballet Daphnis et Chloé. À la veille de la première, il a donné une longue interview au Figaro, où il explique enfin sa vision des  choses. "Ils voulaient du changement, ils en auront !", conclut le futur directeur. Débrief.

Benjamin Millepied au Palais Garnier

Benjamin Millepied au Palais Garnier

La façon de se comporter avec les artistes

"Ce n'est pas en jouant le dragon qu'on obtient ce que l'on veut des gens (...) Je réfléchis aux professeurs, aux chorégraphes, aux maîtres de ballet que je peux inviter pour que chaque moment qu'ils passent sur scène soit un moment de plaisir. Et je suis respecté (...) Je veux supprimer le règlement du Ballet de l'Opéra de Paris qui fait obligation aux danseurs de venir prendre la classe chaque jour. S'ils ne viennent pas, ils perdent des points. On fait ce métier par passion. Je ne veux pas que les danseurs pointent en allant aux cours, mais qu'ils y soient corps et âme".

Il y a un problème à l'Opéra de Paris : l'infantilisation (ce dont parle implicitement Mathilde Froustey dans son interview à Pointe Magazine). Les danseurs et danseuses peuvent monter sur scène non en ayant peur du public, mais en craignant la coulisse, les engueulades de la direction à peine sortie de scène. Et danser pour faire plaisir à sa direction, ce n'est pas forcément la méthode la plus efficace. La première phrase de Benjamin Millepied est là-dessus assez symbolique, avec l'envie visible de revenir à un climat plus apaisé (climat très tendu aujourd'hui). Quant au cours, il s'agit de responsabiliser les danseurs : à chacun de se prendre en main, ce n'est pas une question de note.

 

La reconnaissance internationale

"J'ai aussi envie qu'en plus de leur élégance, de la propreté de leur danse, ils deviennent plus virtuoses pour être plus compétitifs à l'international. J'ai bien regardé : je ne vois pas quel danseur extérieur je pourrais inviter à Paris. En revanche, j'ai envie pour ici d'étoiles qui veulent briller et puissent rivaliser à l'échelle mondiale. La carrière est si courte : ils doivent pouvoir travailler avec d'autres compagnies, se faire un nom à l'étranger, se montrer à New York".

C'est un problème qu'évoquait Dorothée Gilbert sur Danses avec la plume : "Les danseurs et danseuses de l'Opéra de Paris sont sous-médiatisé-e-s". Beaucoup ont envie de se produire dans d'autres théâtres, mais ils y sont rarement autorisés. Cette réflexion devrait plaire à la plupart des Étoiles de la troupe, en mal de reconnaissance. Quant à la virtuosité, beaucoup de danseurs et danseuses le sont, mais n'ont pas forcément la possibilité de le montrer. "Ce qui compte, c'est le nom Opéra de Paris, pas le nom des danseurs", répète-t-on au Palais Garnier. Jusqu'à éteindre certains talents. Le "dédain de la virtuosité" fait en effet partie des préceptes de l'école française, mais il a été un peu poussé à la caricature ces dernières années.

Quant aux danseurs extérieurs, je crois que le public aurait beaucoup d'idées sur quels artistes inviter ! Mais cette phrase ne doit pas forcément se prendre dans le sens "on arrête les guests" (déjà rares), plutôt sur le fait que les Étoiles de l'Opéra sont uniques en leur genre.

Dorothée Gilbert - La Sylphide

Dorothée Gilbert - La Sylphide

La communication

"Je vais même réfléchir à des aspects administratifs, travailler sur l'image de la maison, envisager le développement du numérique".

La communication, un gros point noir de l'Opéra de Paris. Mais une évolution commence déjà à se voir : des photos des répétitions et une bande-annonce de la soirée Balanchine/Millepied ont été mises en ligne. Cela reste toutefois un travail de longue haleine, qui demande le recrutement de professionnels des réseaux sociaux, qu'il n'y a pas aujourd'hui à l'Opéra de Paris. Et des recrutements pour la communication en ces temps de restrictions budgétaires, cela semble un peu utopiste. C'est aussi un état d'esprit à changer : les compagnies qui sont le plus tournées sur les réseaux sociaux sont celles qui font, dans la vraie vie, le plus de médiation culturelle. Ce dont aujourd'hui l'Opéra de Paris est loin.

 

Le style

"Je crois pouvoir apporter une certaine sophistication héritée de l'approche du ballet par Balanchine, à savoir une musicalité, la connexion des pas les uns par rapport aux autres, cet art du pas de deux qu'on ne trouve pas dans l'école française et où je lis l'influence de Fred Astaire, avec cette grande fluidité qui permet d'être meilleur partenaire".

Benjamin Millepied commence à se démarquer du "tout style français". S'il admire visiblement la façon de danser de la troupe, il ne souhaite pas la laisser immuable, ce qui est plutôt intéressant. Et il frappe plutôt juste. La musicalité n'est pas forcément le grand fort de l'école française, même si plusieurs artistes démentent l'adage. Idem pour l'art du pas de deux, il n'y a plus beaucoup aujourd'hui d'excellent partenaire ou de couples véritablement emblématiques.

Nicolas Le Riche et Aurélie Dupont - Agon

Nicolas Le Riche et Aurélie Dupont - Agon

 

Le changement de rythme au quotidien

"Il me semble très important de réaménager la vie du danseur et son mode de travail pour qu'il jouisse d'une meilleure qualité de vie artistique et créative. Je connais le nombre d'heures, le nombre de ballets qu'un danseur peut fournir dans une saison. Je ne veux pas qu'un danseur perde une année à ne rien faire: le temps passe trop vite (...) Le souci ne vient pas du nombre de spectacles ou du manque de temps ; c'est l'organisation qu'il faut revoir. Redécouper la journée et la programmation, selon la logique du corps".

Un problème plus complexe qu'il n'y paraît. Un danseur et une danseuse de l'Opéra doit assure plusieurs "services" (des répétitions par jour), selon son grade. Et ne peut pas répéter n'importe quand. Un Sujet qui se voit confier un rôle d'Étoile ne pourra ainsi le répéter qu'en fin de journée, il serait sinon payé en plus. C'est un système assez complexe. Benjamin Millepied veut a priori faire des temps de répétition plus courts. Pour des séries plus courtes ? Il souhaite faire danser plus souvent les artistes, mais les scènes de Bastille et Garnier sont déjà bien bookées. C'est en tout cas une problématique intéressante.

Myriam Ould-Braham et Mathias Heymann en répétition - La Belle au bois dormant

Myriam Ould-Braham et Mathias Heymann en répétition - La Belle au bois dormant

Les blessures

"J'aimerais aussi limiter le nombre de blessures. En découle une autre manière d'organiser la journée entre répétitions, physiologie et spectacle".

Les blessures, le gros problème de l'Opéra de Paris ces dernières années, qui ont rendu catastrophiques certaines séries. Et qui soulève un autre problème que Benjamin Millepied n'aborde pas : l'équipe médicale. Ces dernières années, la plupart des grandes compagnies ont recruté un véritable staff spécialisé, avec médecin, kyné, nutritionniste...  Mais pas à Paris. Aujourd'hui, quand une danseuse se blesse, elle doit attendre trois semaines pour passer un IRM. Pour gagner du temps, des petites malignes appelaient même les services de radiologie, se faisant passer pour le médecin de l'Opéra et passer ainsi en priorité. Et quand certains se plaignent, "C'est comme ça depuis Louis XIV", leur répond-on. L'École de Danse de l'Opéra de Paris a néanmoins franchi le cap d'un vrai environnement médical il y a une dizaine d'années, avec l'arrivée d'Élisabeth Platel.

 

La programmation

"Il y aura toujours les grands ballets de Noureev, du moins les meilleurs (...) Le plus important, c'est l'art du ballet d'aujourd'hui : je veux amener des chorégraphes et voir ce qu'ils savent faire avec le vocabulaire classique. Il y aura du Balanchine et du Robbins pour stimuler la technique, et aussi des ballets d'aujourd'hui par Christopher Wheeldon ou Justin Peck, par exemple, qui sont un peu leurs héritiers. Je compte aussi continuer l'aventure commencée par Brigitte Lefèvre avec Anne Teresa De Keersmaeker et Pina Bausch".

La programmation, un sujet sur lequel Benjamin Millepied reste encore flou, ne voulant rien dévoiler de sa première saison (dans deux ans). Les ballets de Noureev ne sont en tout cas pas sacro-saints pour lui. Si certaines productions sont formidables (Roméo et Juliette, La Bayadère), d'autres ont beaucoup moins bien vieilli (Cendrillon). L'idée des chorégraphes du XXIe siècle s'appuyant sur le langage classique semble définitivement sa priorité. Un point de vue intéressant, la question du renouvellement du répertoire se posant beaucoup à Paris.

Mais dommage, encore une fois, qu'il ne cite que des chorégraphes déjà dansées un peu partout dans le monde. Aujourd'hui, toute troupe veut sa création de Wheeldon, Ratmansky ou Justin Peck. Faire comme toutes les autres compagnies du monde serait-il vraiment intéressant ? Surtout que la compagnie parisienne compte quelques chorégraphes qui pourraient exceller. Jean-Guillaume Bart ou Samuel Murez vont dans des directions très différentes, mais ils posent finalement la même question : comment faire un ballet d'aujourd'hui avec la technique académique.

Psyché d'Alexeï Ratmansky

Psyché d'Alexeï Ratmansky

L'École de Danse

"J'ai un tel travail ici que je n'ai pas encore pu y aller, mais je projette d'y donner des cours plusieurs fois par an".

Pas un sujet prioritaire visiblement, et c'est plutôt normal. L'École fonctionne bien et est toujours restée relativement indépendante dans son fonctionnement.

 

Les danseurs et danseuses

"Je commence à faire les distributions des danseurs dans les œuvres programmées l'an prochain. J'ai besoin de les avoir en face de moi".

Rien qu'à voir la bande-annonce de Daphnis et Chloé, on comprend tout de suite que François Alu et Léonore Baulac lui ont tapé dans l'oeil. Il sera vraiment intéressant de voir ses premières distributions, sûrement sur les ballets de Noël.

 

Le sujet évité : le Concours de promotion

Véritable institution sur quoi repose toute la hiérarchie, le Concours soulève toutefois bien des questions. Evolution, changement, ou carrément suppression ? Il doit avoir sur la question autant d'avis que de danseurs et danseuses. Une réflexion sur ce concours semble toutefois nécessaire, au vu de certaines aberrations dans ses résultats (sans lancer de troll).

 

Bilan

Finalement, Benjamin Millepied n'a pas vraiment parlé de sa programmation. La gestion de la compagnie est visiblement son plus gros chantier. Pour le public, cela ne se verra donc pas forcément, si ce n'est, et c'est bien sûr le plus important, sur scène. Car une troupe fatiguée, cela se voit. Tout comme une troupe surmotivée, cela se voit aussi.

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Amélie Bertrand

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