Sunday, Aug. 9, 2020

De nouvelles nuances pour le Don Quichotte du Bolchoï d’Alexeï Fadeyechev- Svetlana Zakharova et Denis Rodkine

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9 avril 2016

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Le Don Quichotte du Bolchoï renferme toute l'essence de la troupe moscovite. L'Espagne à la façon slave ? C'est l'exubérance radieuse, la virtuosité flamboyante et la joie de danser communicative des artistes du Bolchoï à grands pas sur la musique ensoleillée de Minkus. Mais au-delà, Don Quichotte, c'est l'histoire d'une fierté retrouvée qui remonte au temps de l'Empire. Moscou, alors dans l'ombre de Saint-Pétersbourg, exultait à l'idée d'une création spéciale pour son vaillant Bolchoï, quand tous les ballets prestigieux profitaient des lumières du Mariinsky rival dans la capitale impériale. Cette création, c'est Don Quichotte, transposée en pas en 1869 par Marius Petipa. Le vénérable maître de ballet y a sans doute laissé un peu de son âme méditerranéenne... restituée par le Bolchoï avec la grandiloquence géniale qui lui est propre. Une version rafraîchie par Alexeï Fadeyechev de ce "ballet signature" de la compagnie a été inaugurée en février 2016. Avant la retransmission au cinéma, le 10 avril, de cette pétulante espagnolade, retour sur une représentation euphorique avec Svetlana Zakharova et Denis Rodkine.

Don Quichotte - Bolchoï

Don Quichotte - Ballet du Bolchoï

L'exaltation de la ferveur populaire a de beaux jours devant elle en Russie. A priori, rien ne reliait un roman un brin picaresque espagnol au ballet classique russe. La froideur du marbre du Bolchoï, la rudesse de l'hiver moscovite, l'élégance des lignes de ces dames... Quel rapport avec les tavernes bondées de Barcelone ? Heureusement, les lignes de Cervantes, retranscrites en chorégraphie par les couches successives de Marius Petipa, d'Alexandre Gorski et récemment d'Alexeï Fadeyechev ont su trouver un écho dans la générosité éclatante des danseurs et danseuses du Bolchoï. Et qu'on se le dise, cette version 2016 de Don Quichotte danse le peuple comme il bat. A 100 à l'heure. On en ressort guilleret, le sourire aux lèvres et les paumes des mains rougies.

La modernisation du ballet par Alexeï Fadeyechev, tout imbibé des couleurs de Don Quichotte, se réclame d'un retour aux sources du ballet tel qu'il était dansé au début du XXe siècle. En réalité, la reprise se manifeste surtout par d'infimes modifications esthétiques. La scénographie recourt à des artifices modernes - le vidéoprojecteur - avec pertinence et les costumes ont gagné en fraîcheur contemporaine. Le ballet s'en retrouve dépoussiéré ; le souffle des fameux moulins à vent offre un charme revigoré à l'ensemble.

Les Kitri d'anthologie du Bolchoï sont plutôt de la trempe de Maïa Plissetskaïa, de Maria Alexandrova ou plus récemment de Natalia Ossipova. Dans cette ribambelle de danseuses athlétiques, débordantes d'une force rugissante, Svetlana Zakharova fait office d'exception. Eternelle créature éthérée des ballets romantiques, elle a pourtant incarné une fille d'aubergiste souveraine, chipie à souhait et sûre de son pouvoir sur l'autre sexe. Sa danse est devenue nerveuse et sensuelle, parfois caractérielle, tout en restant invariablement hypnotisante.

Svetlana Zakharova, Denis Rodkin - Don Quichotte

Svetlana Zakharova et Denis Rodkin - Don Quichotte

En Dulcinée, dans la parenthèse blanche qui figure le rêve de ce chevalier errant, Svetlana Zakharova a retrouvé le lyrisme sobre et l'élégance gracile qui sont sa marque de fabrique. Dans ce deuxième acte onirique, on remarque la vivacité mutine de Margarita Shrainer en Cupidon et les rangées géométriques d'enfants qui expriment le caractère merveilleux de ces scènes hors du temps. Dommage en revanche que la danseuse montante de la troupe, Youlia Stepanova, n'ait pas fait preuve de plus d'autorité en Reine des Dryades.

Le partenariat de Svetlana Zakharova et de Denis Rodkine s'est affirmé au point de devenir l'un des plus remarquables du Bolchoï. Même lignes allongées et même technique spectaculaire rapprochaient d'emblée les deux artistes. Au fil des représentations, l'alchimie s'est développée et une complicité solide s'est établie pour durer. Don Quichotte a offert une nouvelle occasion de le démontrer. Les portés les plus virtuoses ont été réalisés sans l'ombre d'une hésitation, sous les applaudissements généreux d'un public galvanisé.

En Basilio, Denis Rodkine ne manquait pas d'arguments. Lui aussi a délaissé l'univers princier de ses débuts pour s'aventurer vers la danse de caractère envoûtante et le burlesque théâtral. Sa carrure de fier gaillard l'a forcément aidé, tout comme sa danse sportive a joué en sa faveur dans la peau du personnage. La qualité de son jeu est devenue plus fine, emportant l'adhésion de l'auditoire dans la scène du faux suicide. Et tant pis pour sa grande beauté slave, pas latine pour deux pesetas, car Denis Rodkine a campé un barbier convainquant, plus profond qu'un bourgeois qui cherche à s'encanailler avec des attitudes faussement bohèmes.

Don Quichotte (avec Maria Alexandrova, et Vladislav Lantratov)

Don Quichotte (avec Maria Alexandrova, et Vladislav Lantratov)

Quiconque imagine le ballet comme un art étriqué ne connait pas Don Quichotte. L'énergie débordante qui s'en dégage et l'autodérision qui le caractérise annihilent tous les clichés que la danse classique charrie dans son sillage. Le rire est une composante essentielle de ce ballet. A l'époque de la création originale, Moscou, la capitale déchue, ne pouvait qu'applaudir avec emphase cette parodie de roman de chevalerie. Au fil des siècles, le Bolchoï a su s'approprier sans point de rupture ce ballet qui a enfiévré son style inégalé.

 

Don Quichotte de Marius Petipa et Alexandre Gorski , ravivé par Alexeï Fadeyechev, par le Ballet du Bolchoï, au Théâtre du Bolchoï. Avec Svetlana Zakharova (Kitri), Denis Rodkine (Basilio), Alexeï Loparevitch (Don Quichotte), Roman Simatchev (Sancho Panza), Gamache (Denos Savine), Youlia Stepanova (reine des Dryades) et Oksana Sharova (Mercedes), Marguerita Shrainer (Cupidon). Vendredi 8 avril 2016. À voir en direct au cinéma le dimanche 10 avril

 

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(1) commentaire

  1. Marc Acquaviva
    3 décembre 2018 at 23:01

    Livret d'une indigence affligeante comme hélas beaucoup d'autres ! Le jour où de chaque oeuvre majeure on ne pourra plus l'évoquer que précédée d'un indéfini " Ad nauseam " comme ici " Un Don Quichotte " la danse classique ne sera plus que l'émerveiillement devant une maitrise artefactée mais vidée de sa substance !!!! Sa survie dépends désormais du passage du patrimoine sous reliquaire à la création issue de la sève et de la verve de nouveaux librettistes et chorégraphes parfaitement capables d'enrichir le répertoire classique en puisant aux sources encore vierges d'oeuvres ou de mythes vierge dans le champ de la danse ....!!!!

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