Thursday, Oct. 22, 2020

Rencontre avec Victor Prigent, danseur français de l’ENB et finaliste du concours Emerging Dancer

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20 septembre 2020

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Chaque année, l’English National Ballet (ENB) organise le concours Emerging Dancer, qui récompense un talent du corps de ballet. Crise sanitaire oblige, la finale, qui devait avoir lieu au printemps, se tiendra le 22 septembre, à suivre en direct sur les réseaux sociaux de la compagnie puis visible en ligne pendant une semaine. Parmi les six finalistes se trouve un Français, Victor Prigent. Pour DALP, il nous raconte sa préparation pour ce concours, son confinement ou ses espoirs de jeune danseur.

Victor Prigent

 

Vous êtes finaliste du concours de votre compagnie Emerging Dancer. Pouvez-vous nous en rappeler le fonctionnement ?

Le concours a lieu tous les ans. Chaque membre de la compagnie (artistes, staff technique et administratif, etc.) vote pour un danseur ou une danseuse. Il n’y a pas de critère d’âge, même si ce concours est plutôt considéré comme une compétition de jeunes talents. Les seules obligations sont de choisir quelqu’un qui n’a pas déjà remporté le concours et qui soit du grade "Artist" (Quadrille) à "Soloist" (Sujet). Nous avons tous et toutes une voix. Les six artistes qui ont reçu le plus de vote sont sélectionnés pour participer à la finale sur scène.

 

Comment se déroule la finale ?

Cette année, la finale se fera sans public, avec une équipe de télévision chargée de la retransmettre en direct sur nos réseaux sociaux. Nous danserons dans la salle de spectacle du nouveau bâtiment de l’ENB, équipée comme un vrai théâtre. Une petite trentaine de personnes seront cependant dans la salle, avec certains de nos mécènes et surtout le jury, composé de notre directrice Tamara Rojo et de cinq Étoiles invitées, la plupart venant évidemment d’Angleterre cette année. Les six finalistes - Ivana Bueno, Carolyne Galvao, Miguel Angel Maidana, Emily Suzuki, William Yamada et moi-même - sont répartis en trois duos, et chaque duo danse un pas de deux classique et un autre contemporain. À l’issue du spectacle, le jury délibère et choisit le gagnant-e de la compétition. Le public chez lui peut aussi voter pour le Prix du public.

 

Se prépare-t-on différemment en sachant que le public sera surtout derrière son écran ?

C’est vrai que ce sera un peu différent. On peut un peu plus le rapprocher d’un Concours de promotion, avec très peu de public et un jury assis devant nous, même s’il n’y a pas la cloche, c’est déjà ça (rire). Ce n’est pas pareil ceci dit. Et pour moi, cette configuration ne change rien, je reste dans la même préparation et le même travail que pour un spectacle, comme lorsque je suis monté en scène pour la dernière fois il y a 8 mois, pour le gala des 70 ans de l’ENB. Bien sûr, c’est plus agréable d’avoir un public devant soi, d’avoir les applaudissements. Mais l’on sait qu’il y aura autant de gens qui nous regarderont, et que l’on a toujours envie d’être au mieux pour tous ceux et celles qui nous regarderont.

Les finalistes 2020 d'Emerging Dancer

Que dansez-vous et comment s’élabore le programme de la finale d’Emerging Dancer ?

Lorsque les six finalistes sont choisi-e-s, notre staff artistique forme les trois couples et décide de ce que nous danserons, même s’il y a toujours la possibilité de discuter. Pour ma part, je danse avec Emily Suzuki, et ça n’a pas été une surprise : on se connaît bien (nous sommes colocataires) et nous avons plusieurs fois dansé ensemble dans le corps de ballet. Elle est très énergique en scène alors que je suis plus calme et cette combinaison m’apporte beaucoup : je dois suivre son explosivité, être au même niveau, tandis qu’elle doit se calmer un peu. Notre partenariat se passe très bien.

Pour le pas de deux classique, nous dansons un extrait du Carnaval de Venise de Marius Petipa, un passage académique avec un petit jeu de caractère, très joyeux. Je peux avoir quelques enchaînements qui ne sont pas forcément naturels pour moi, cela me donne donc un challenge et me pousse hors de mes facilités, ce qui est très agréable. Puis nous dansons une création contemporaine de Stina Quagebeur, une danseuse de la compagnie qui est aussi chorégraphe associée. Ce duo se rapproche à la fois du classique par le travail des lignes, mais aussi du contemporain avec beaucoup de contrepoids. Cette création a été faite pour nous, nous avons pu donner notre point de vue à Stina Quagebeur et elle était très ouverte à nos propositions. C’est donc un pas de deux très agréable à danser, très fluide, intéressant, même si c’est dur pour le souffle parce que ça ne s’arrête jamais.

 

Quelles sont vos ambitions pour cette finale ?

Gagner n’est pas ce que j’ai en tête. Je pense d’abord à remonter en scène pour le premier spectacle de l’English National Ballet et d’y donner mon maximum. Une fois sorti de scène, je veux pouvoir me dire que j’ai donné ce que j’ai pu et que je suis content de mon travail. Je veux faire de mon mieux et toucher le public chez soi, qui n’a pas vu de ballet depuis des mois.

Gagner Emerging Dancer est bien sûr un boost pour une carrière, le gagnant-la gagnante monte en général dans la hiérarchie dans l’année qui suit. Mais être finaliste et monter en scène est déjà une belle opportunité. On peut vraiment montrer à notre compagnie, à nos maîtres et maîtresses de ballet et à notre directrice de quoi on est capable dans un rôle de soliste. Cette année, tous les finalistes viennent du corps de ballet, nous n’avons donc que très rarement, voire jamais, l'opportunité d’être soliste en scène. Cette finale est l’occasion de convaincre notre direction qu’elle peut nous pousser, nous donner plus de responsabilité et plus de rôles dans les années à venir. D’ailleurs, entre nous six, il n’y a pas d’esprit de compétition, nous considèront vraiment cette finale comme un spectacle.

 

Revenons quelques mois en arrière : comment s’est passé le confinement en Angleterre ?

Nous sommes rentrés en confinement fin mars, même si nous ne savions pas au début si nous serions en quarantaine. Nous étions en train de finaliser la création Creature d’Akram Khan, dont la première devait avoir lieu en avril. Et au début, on se disait que, même si les théâtres étaient fermés, nous aurions la possibilité de danser la première dans notre bâtiment et de le diffuser en streaming. On avait toujours cet espoir. Alors quand le gouvernement britannique a annoncé l'isolement, ça a été un choc. Nous sommes restés presque quatre mois chez nous.

 

Comment l’English National Ballet a-t-il géré la reprise ?

Nous avons repris mi-juillet, d’abord en plusieurs groupes pour éviter de se croiser et tout contact non-nécessaire. Cela a été fait avec beaucoup de rigueur. Physiquement, le retour au travail a été très graduel, notre équipe médicale ne voulait surtout pas de blessure lors de la reprise, et pour l’instant il n’y en a pas eu. Le staff nous a préparé un training adapté et un planning de retour étalé sur six semaines : pas de sauts les deux premières semaines et des milieux très doux, reprise des petits sauts la troisième semaine, etc. Et en plus de notre classe de danse, nous avions chaque jour une séance de renforcement musculaire. Retrouver la puissance dans les grands sauts a été le plus dur, l’endurance a pris un peu plus de temps que le reste, mais nous avons repris le travail il y a un peu plus de deux mois, ça laisse vraiment le temps de retrouver les sensations. Nous sommes prêts.

Victor Prigent

Et qu’en est-il de la scène ?

Nous avons eu notre première répétition en scène pour la finale d’Emerging Dancer à la mi-septembre et cela fait plaisir de retrouver le plateau ! C’était un peu comme si c’était la première fois : je n’avais plus de repère, je ne voyais plus rien avec les lumières dans les coulisses vraiment aveuglantes, même si elles ne l’étaient pas plus que d'habitude. Les sensations sont multipliées par dix. Nous sentions que cela faisait très longtemps que nous n’avions pas été en scène et cela bouleverse les choses. Mais on se réhabitue très vite aussi.

 

Financièrement, comment cela se passe-t-il pour l’English National Ballet ?

Nous avons été en chômage partiel : l’État a pris en charge 80 % de nos salaires et la compagnie a pu compléter le reste pour les petits salaires, notamment pour nous les artistes du corps de ballet. Certain-e-s danseur-se-s ont souhaité partir, au vu de la situation, de leur carrière et de leur âge, mais il n’y a pas eu de licenciement. L’ENB est subventionné par l’État et par de gros mécènes, il n’y a pas de risque de faillite pour le moment, mais le manque de revenu se fait sentir.

Il reste néanmoins une grosse inquiétude d’une seconde vague avec l’impossibilité de jouer dans les théâtres à notre rythme habituel, qui peut être de deux spectacles par jour pendant deux semaines. La retransmission en direct de la finale du concours Emerging Dancer est payante cette année et coûte cinq livres. Ce n’est pas forcément grand-chose pour le public, mais pour nous, c’est beaucoup. Cela pourra peut-être permettre une nouvelle création ou un retour plus rapide au théâtre.

 

Vous avez été formé à l’École de Danse de l’Opéra de Paris puis au CNSMDP. Puis vous êtes parti plusieurs années aux États-Unis, notamment en tant que "Trainee" au Joffrey Ballet et au San Francisco Ballet. Pourquoi ce choix de se tourner vers les compagnies américaines ?

Quand je suis entré à l’École de Danse de l’Opéra de Paris, comme je pense tous les élèves de l’École, je ne pensais qu’à l’Opéra de Paris. Et lorsque j’ai dû quitter l’École, tout a été remis en question. Je suis parti faire un stage à la San Francisco Ballet School et j’ai découvert une autre mentalité, où chacun se demande vers quelle troupe il a envie d’aller, surtout qu’il y a beaucoup de compagnies aux États-Unis. J’ai aussi tout de suite aimé l'approche du travail : les danseurs et danseuses sont plus ouvertes et détendues malgré un travail très poussé. L'apprentissage y est différent, avec des bons et des mauvais côtés. En France, le travail est très propre et placé, ce qui est une bonne chose. Aux Etats-Unis, il faut sauter et tourner sans forcément un bon placement. Avoir la base classique française et explorer ce côté plus technique américain m’a beaucoup plu. J’ai donc vraiment aimé cette expérience américaine, je suis heureux de la chance que j’ai eu de pouvoir partir là-bas et d’y terminer mon apprentissage, même si maintenant que je travaille en Europe, je n’aurais pas forcément envie d’y retourner, c’est un monde complètement différent.

 

Et comment êtes-vous arrivé à l’English National Ballet ?

Je souhaitais rentrer dans cette compagnie, de par son prestige et de celui de sa directrice Tamara Rojo, qui apporte tellement à la troupe depuis 7 ou 8 ans en la propulsant sur la scène internationale. J’ai auditionné et j’ai été pris. Ce que j’aime dans le répertoire de cette troupe ? Sa diversité ! Sur une saison classique, nous dansons trois à quatre ballets classiques en plusieurs actes et une dizaine de pièces contemporaines. Nous avons ainsi une grande diversité, nous pouvons terminer Cendrillon de Christopher Wheeldon et monter sur scène trois semaines plus tard pour Le Sacre du Printemps de Pina Bausch. Quant à Tamara Rojo, elle a cette image de femme très imposante mais elle est une directrice simple et très abordable. Du fait aussi qu’elle danse toujours, elle prend souvent la classe avec nous, nous pouvons lui poser des questions, elle répondra sans aucune barrière. Et elle a aussi le respect qu’on lui doit. Quand elle endosse ainsi son habit de directrice, en donnant des corrections à la fin d’un spectacle par exemple, elle a cette aura qui fait que tout le monde écoute et fait ce qu’elle dit.

Giselle d'Akram khan - English National Ballet

Artistiquement, quels sont les projets de l’English National Ballet ?

Nous allons proposer une saison d’automne diffusée en direct avec plusieurs nouvelles créations. Toute la compagnie est donc au travail. On se remettra aussi travailler Creature, la prochaine création d’Akram Khan dont la première a été repoussée à septembre 2021. Cette pièce me plaît énormément ! Le monde Akram Khan me fascine : son mouvement, sa façon de danser, son approche du geste… Sa Giselle est incroyable à voir, elle l’est encore plus à danser !

 



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Amélie Bertrand

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