Friday, Dec. 6, 2019

Christian Lacroix : “Jean-Guillaume Bart voulait des nervures pour La Sources”

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11 novembre 2011

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Lundi 7 novembre, une rencontre avec le public était organisée autour de La Source, en présence du chorégraphe Jean-Guillaume Bart, du couturier Christian Lacroix qui a fait les costumes, et de Brigitte Lefèvre. Je vous passe les nombreux commentaires et remerciements en tout genre de cette dernière, ainsi que l’histoire de cette re-création déjà multi-entendue, pour se concentrer sur les costumes. 


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Christian Lacroix, comment avez-vous croisé Jean-Guillaume Bart ? 

Christian Lacroix : Ma première rencontre avec Jean-Guillaume Bart remonte à assez loin, avec le ballet Joyaux, où il dansait Diamants (ndlr : et dont les costumes ont été faits par Christian Lacroix). J'avais un souvenir très ému de son interprétation. Quand je repense à ce spectacle, c'est Jean-Guillaume qui me vient tout de suite à l'esprit, avec ce profil très dessiné, qui m'avait beaucoup touché. Il est un peu énigmatique, avec beaucoup de charme. On sentait bien pendant les essayages que c'était lui qui était le plus drôle, le plus caustique. 

Et La Source, quand avez-vous eu connaissance de ce projet ?

Christian Lacroix : Il y a eu un "déjeuner La Source", il y a 3, 4, 5 ans... C'était les prémices d'un certain projet. J'ai trouvé Jean-Guillaume Bart très timide ce jour-là. Plus tard, quand je lui ai demandé à quoi il pensait pour les costumes, il m'a répondu qu'il voulait "des nervures". Ça, ça m'était resté dans la tête. On a fait ces corselets comme ça. Tout est parti juste d’un mot, un seul. 

Jean-Guillaume Bart : J'avais envie que le monde de l'invisible soit une représentation de la nature. A travers ces costumes héritages du tutu romantique, il fallait que l’on puisse voir ces feuilles, ces nervures, que ce soit quelque chose en relation avec la nature. 

Christian Lacroix : C'était vraiment précis cette demande de végétation. Au début, j'avais peur que le choix de Brigitte Lefèvre ne soit pas le choix de Jean-Guillaume Bart. Je pensait, pour le peu que je connaissais de lui, qu'il voulait quelques de plus classicisme, avec une certaine pureté. J'étais un peu angoissé. 

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Comment s’est passé votre collaboration ? 

Jean-Guillaume Bart :
Je n'avais pas du tout visualisé les costumes. J'avais un canevas, un parfum dans la tête. Mes références vont plutôt sur des choses assez traditionnelles. Christian Lacroix était à l'écoute de ça, et a su en même temps apporter tout son imaginaire, son goût pour le faste, et des recherches vraiment personnelles. J'ai laissé des portes ouvertes à chacun pour que tous puissent y mettre leur patte, et que la sauce prenne. On a tous défendu le même projet, et essayer de faire passer un bon moment au public.

Christian Lacroix : J'ai aimé chez Jean-Guillaume Bart cette ouverture, mais aussi cette précision. J'ai travaillé sur ses indications, très précises. Quand j'étais couturier, j'étais le seul maître du défilé. Autant là, je tiens à me mettre au service. Je n'aime pas trop quand on me dit : "Mais fais ce que tu veux, tu es libre". J'aime quand on me dit non. Et Jean-Guillaume Bart sait très joliment dire non. "Cette couleur, je déteste, ça je n'aime pas"... Et au moins, on avance. 
Cet hiver, j'ai fait les costumes d'Aïda à Cologne. Le metteur en scène n'a jamais assisté aux essayages. Il était assez heureux à la fin, mais il y a avait des choses, ne serait-ce que du point de vue du jeu, du chant, qui n'allaient pas très bien. Là, je crois qu'on avait tous une assez bonne surprise lorsque l'on s'est retrouvé sur le plateau.

Les décors ont aussi été une source d'inspiration... 

Christian Lacroix :
Les décors ont été pour moi un déclic. Ils doivent être prêts beaucoup plus tôt. La remise de la maquette était très antérieure à celles des costumes. Le décors m'a inspiré autant que le sujet que Jean-Guillaume Bart m'a exposé. Ces décors m'ont tout de suite évoqué les contes de fées. C'est en partie par la maquette, que j'ai trouvé magique, qui m'a convaincu de ce projet.  

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Vous n'avez pas cherché à vous inspirer des costumes originaux ? 

Christian Lacroix : 
On ne peut pas faire à l'identique, on sait bien que c'est utopique. On n'a même plus les mêmes matières. L'année dernière à Suresnes, on a essayé de remonter un ballet que l'on avait fait il y a 20 ans. C'est incroyable, et en même temps excitant, étonnant, dans la manière dont les choses changent en seulement 25 ans. Non seulement la matière, mais aussi les danseur-se-s, les corps, le rapport à la nudité...

Pour La Source, j'ai essayé d'être intemporel, même si on sait qu'on ne pourra pas se défaire de ce qui nous a formé, nous a construit. C'est du vrai classique contemporain. J'aurais aimé que l'on croit que ces costumes ont été un peu exhumés, comme la partition. Pouvoir garder une certaine légèreté, une certaine opulence... Il fallait être digne à la fois du décor et de la chorégraphie, de cette poésie. On a tendance à penser que la poésie, c'est sucré. Pour moi, c'est quelque chose dont on a tous besoin aujourd'hui. 


Le ballet a été diffusé au cinéma, et certaines scènes semblaient véritablement faites pour le grand écran. La Source est-elle une oeuvre cinématographique ? 
Jean-Guillaume Bart : Je suis un fan de cinéma, surtout du cinéma américain des années 1940-1950, et en particulier celui de Max Ophüls. Quand je vois Le plaisir ou Madame de... ou Lettre d'une inconnue, je commence et je ne me peux pas m'empêcher de regarder jusqu'au bout, je suis obligé. Ce sont vraiment des oeuvres très fortes. Et j'avais effectivement des plans de cinéma dans la tête, quand j'imaginais en particulier tout le huit clos à la fin. Zaël est le spectateur de l'oeuvre, sans jamais être acteur, et cela me paraissait important de intégrer dans le ballet. Mon goût pour le cinéma transparaît dans la mise en scène, sûrement.
 
Christian Lacroix : On ne se l'ai pas dit, mais on a le même film favori ! On n'a jamais parlé de cinéma, c'est trouble ! Je ne peux pas non plus laisser de côté cette période-là, ce  cinéma-là, et ce genre de ballet-là. Moi j'étais enfant dans les années 1950, ça m'a marqué.

Les costumes sont opulents, sauf celui de Djémil, qui paraît presque transparent à côté de Zaël. Pourquoi ? 
Jean-Guillaume Bart : Pour moi, Djémil est comme un ermite. C'est quelqu'un qui est asocial, seul, qui vit dans la forêt, d'eau et de racine. C'est quelqu'un qui vit reclus. Il n'y a pas de raison qu'il ait un beau costume. Du point de vue de la dramaturgie, ça n'avait aucun sens. C'est un personnage humain, terrestre, pas aussi bondissant que l'elfe. Sa première variation est ainsi pour moi une ode à la nature. Ses passages sont très athlétiques. Il danse sur des trois temps, et l'elfe sur des deux temps. Ce sont deux personnages diamétralement opposés, l'image qu'ils donnent n'est pas du tout identique. C'est très important d'avoir une dramaturgie cohérente, au-delà des scènes de danse qui s'enchaînent. 

On a pris beaucoup de plaisir à créer des personnages. Chacun a une couleur... Christian Lacroix m'a aidé à déterminer ces personnages grâce à ces costumes. Chacun a une identité extrêmement forte, même dans la chorégraphie. Démil a moins de succès que l'elfe, j'ai envie de dire : "Et alors ?".

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La série de La Source est maintenant presque terminée. Que pensez-vous de ce ballet, maintenant qu'il est sur scène ? 

Christian Lacroix :
C'est mon vrai idéal d'enfance. je suis presque là tous les soirs. Ce ballet est devenu quelque chose... J'ai l'impression que j'ai rempli ce que l'enfant que j'était voulait. Ce que Jean-Guillaume Bart a fait là, c'est de la dentelle, même si ce n'est pas très orignal de la part d'un couturier. Et c'était déjà ce que disaient les critiques de l'époque, au moment de la première Source, au XIXe siècle.

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Amélie Bertrand

(1) commentaire

  1. Alice
    12 novembre 2011 at 22:01

    C'est plutôt cocasse que C. lacroix ait été inspiré par les décors parce que si j'ai adoré les costumes, je n'arrive pas, mais alors pas du tout, à me faire aux décors.

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