Comme promis, voici la suite de l'Interview de Marie-Agnès Gillot, réalisée au Palais Garnier au début du mois. Après avoir évoqué La Meilleure Danse, place à Phèdre, Claude Bessy, sa prochaine création pour l'Opéra, et son image de danseuse "contemporaine". 

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Comment êtes-vous arrivée sur le ballet Phèdre

C’est Claude Bessy qui m’a choisie. Cela fait longtemps qu’elle m’en parlait, depuis au moins trois-quatre ans. Elle me disait : “Il faut remonter ce ballet pour toi, tu es une des dernières tragédiennes de la Maison”. Phèdre est un vieux ballet, un peu oublié, c’était son vœu le plus cher de le reprendre, et je pense que c’est surtout grâce à elle que cette œuvre a été remontée.

Le ballet diffère-t-il beaucoup de la pièce de Racine ?

L’histoire est un peu différente, puisque la dramaturgie est de Cocteau. C’est un peu transformé, on n’a pas totalement les mêmes scènes. Mais ça suit Phèdre globalement, même si pour les puristes de la dramaturgie, ce n’est pas exactement la même chose. Je viens de relire la pièce de Racine, il manque des scènes, il manque pleins de trucs, mais on ne peut pas faire une tragédie de 3 heures en 45 minutes. Beaucoup de choses ont été enlevées qui ne sont pas nécessaires à la compréhension d’un ballet. Il y a beaucoup de choses qui passent avec le corps, sans être expliquées ou appuyées.

Quand ont commencé les répétitions ? 

On a commencé à travailler sur ce ballet en juillet. J’adore Claude Bessy, elle m’adore. On est resté proche depuis l’Ecole de Danse, même si je n’avais retravaillé avec elle qu’une seule fois depuis, Daphnis et Chloé lors de sa soirée hommage en 2004.

Cela vous a impressionnée de retravailler avec elle ?

Non, ça me fait surtout plaisir ! C’est incroyable d’avoir le retour de ces maîtres, de ses pairs. Les personnes comme ça, on les compte sur les doigts de la main. Il reste Pierre Lacotte, Claude Bessy, Jacqueline Moreau, Christiane Vaussard vient  de disparaître... Ce sont des gens qui ont un tel patrimoine culturel ! En quelques phrases, elle me transmet la dramaturgie, les positions sur scène...

Comment travaillez-vous avec Claude Bessy ? 

Elle m’explique la scène, l’état dans lequel je me trouve. Comme je ne peux pas suivre Racine vraiment à la lettre, qu’il y a des coupures, elle m’explique toujours la scène pour que je ne me trompe pas d’état. Mais ce sont des phrases simples : “Là, tu es jalouse”, “Là, tu es en colère”... Après, c’est à moi de construire le personnage. Elle ne me donne pas de conseils d’interprétation, elle sait très bien que je suis une artiste, elle ne me dit rien. Elle est tellement adorable. Elle me dit : “Tu as un tel charisme quand tu arrives”... C’est dingue. J’ai l’impression d’être une fois de plus très gâtée.

Vous vous êtes inspirée de ce qu’ont fait les précédentes générations sur ce ballet ?

Claude Bessy m’a conseillé de voir ce qu’avait fait Claire Motte. J’ai beaucoup regardé la différence technique, la différence de musicalité. C’est surtout les partitions musicales qui changent un peu entre les étoiles, les intentions, les accents qui sont pris différemment. Ce sont des petits détails qui n’importent qu’à moi, le public ne les voit pas.

Vous n’avez pas vu des vidéos de Claude Bessy ?

Elle a absolument refusé que je regarde son film, mais elle m’a montré quelques photos. Elle me montre, elle m’explique, elle me re-montre encore les mouvements. Je n’ai pas besoin d’aller regarder la vidéo.

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L’esthétique de Serge Lifar est très particulière. Comment la rendre encore moderne ?

L’esthétique passe si on a des fortes personnalités, ça transcende tout. Le mouvement est tellement habité, que même si on a des positions anciennes, cela devient naturel. Claude Bessy a raison : pour ce ballet-là, on a besoins de personnalités. Si on n’en a pas au moment où on monte ce ballet, la pièce ne marche pas. Je danse avec Nicolas Le Riche, Karl Paquette, Alice Renavand et Myriam Ould-Braham, cette distribution est juste démentielle.

Lors du premier filage, il y avait tous les jeunes dans le studio, toute la dernière génération qui arrive de l’Ecole de danse et qui sont remplaçants dans ce ballet. Ils ont applaudi pendant 5 minutes. Il se passe quelque chose avec cette œuvre.

Le style Lifar est difficile à s’approprier ?

On a un peu perdu toute cette façon de se conduire en scène, parce que Noureev a effacé tout ça. C’est drôle de réapprendre à se positionner comme ça, alors qu’on l’a fait quand on était enfant. Pour ma part, j’ai fait plein de ballets de Serge Lifar lorsque j’étais à l’Ecole de Danse. Après, c’est vrai que l’on fait surtout du Noureev. Ces deux chorégraphes, ce sont comme deux peintres, c’est très différent. Mais ça revient très vite, tout de suite, les poses, les attitudes...

Vous avez une pression particulière à reprendre ce rôle ?

Non, je m’éclate !

L’émission de W9 La Meilleure danse vous présente comme la danseuse la plus “expérimentale” de la compagnie. Vous êtes d’accord avec ça ?

Les gens me connaissent très peu, et j’ai la réputation d’être la danseuse la plus expérimentale, la plus contemporaine. Je le lis dans vos papiers aussi, quand vous dites que je suis une “danseuse contemporaine”. Moi, ça me fait rire, parce que dès qu’il y a une purge à faire en classique, elle est pour moi. Le rôle de Myrtha par exemple, on est trois à pouvoir le faire dans la compagnie. Les petites choses classiques où on se laisse porter, tout le monde peut le faire. Mais dès qu’il faut de la technique classique, c’est drôle, on va chercher “la contemporaine”.

On vous voit surtout dans le répertoire contemporain depuis quelques temps...

C’est surtout que les chorégraphes contemporains m’adorent. Lorsque vous êtes choisie, parmi toutes les étoiles, vous ne pouvez pas dire non. Tout le monde aimerait être à votre place, vous ne pouvez pas laisser le/la chorégraphe sans la protagoniste qu’il-elle voulait. Je dois faire des choix.

Cette image de danseuse “contemporaine“ vous pèse-t-elle ?

Elle me fait surtout rire. C’est complètement faux de dire que je ne fais plus trop de classique. Je m’entraîne tous les jours en classique, je passe ma vie avec mes pointes aux pieds. Les gens ne me connaissent pas. Ils ne me voient pas faire toutes les dernières créations de Pierre Lacotte au Japon, La Veuve Joyeuse ou Les trois mousquetaires. Ce n’est pas de ma faute si je suis choisie par les chorégraphes contemporains, ce devrait plutôt être un plus. Il faudrait aller demander aux grands maître classiques, Pierre Lacotte ou Claude Bessy, s’ils pensent que je suis une danseuse contemporaine. On m’invite à danser du classique partout, en Russie, en Amérique. Si en France on me prend pour une danseuse contemporaine...

Qu’est-ce qui vous attend pour le reste de la saison ?

Je vais faire Cendrillon, sûrement avec Karl Paquette... Mince, c’est encore du classique ! (rires). Je vais également danser Le Boléro à Biarritz. Après, je dois faire Orphée et Eurydice de Pina Bausch. Je vais également danser La Bayadère, je suis toujours dessus. J’ai fait tous les rôles dans ce ballet. Je vais aussi sûrement participer à Appartement de Mats Ek, en même temps. Puis il y aura la tournée aux Etats-Unis : Myrtha, Le Boléro, Pina Bausch... Je suis la seule à faire les trois, c’est un répertoire grand écart.

La saison prochaine, vous allez pour la première fois créer un ballet pour l’Opéra de Paris. Vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Je présenterai cette création en octobre 2012, lors d’une soirée mixte, où il y aura également un ballet de Merce Cunningham. Ce sera une pièce qui mélangera danse classique et contemporaine, avec pas mal de gens sur scène. Comme ce que je fais habituellement, ça sera abstrait, mais poétique, avec des histoires… 

Vous multipliez également les projets en dehors de l’Opéra, comme la pièce Swan de Luc Petton au Théâtre de Chaillot. Quel y sera votre rôle ?

Le projet est divisé en deux. Swan sera donné en juin, avec six danseuses que Luc Petton a choisi. Pour ma part, je serai sur scène en janvier, où je serais toute seule, avec deux cygnes sauvages que j’apprivoise.

Il y a parfois des coups de becs ?

Il y a beaucoup de coups de becs ! Mais le plus dangereux, ce sont les coups d’aile, une danseuse s’est cassé les cinq doigts à cause de ça. C’est très dangereux.

Pourquoi ce choix de travailler avec les animaux ?

Lorsque je danse Phèdre avec Nicolas Le Riche et Karl Paquette, on est dans une telle osmose… Après cette harmonie que j’ai avec mes partenaires, je ne vois pas comment je peux encore grandir, encore me développer. Je ne pouvais essayer d’atteindre que les animaux, c’est nouveau.

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Vous avez également plusieurs projets avec Pippo Delbono…

Il y a eu son film Amore carne, présenté à la Mostra de Venise. Dedans, il y a Tilda Swinton, Marisa Berenson, Irène Jacob, Sophie Calle, sa maman et moi. J’y danse, et comme par hasard du classique sur pointes ! (ndlr : J’ai l’impression que MAG a un message à faire passer, mais lequel ?). C’est complètement hétéroclite, expérimental, et un peu difficile à raconter. C’est un peu comme sa pièce de théâtre, donné au Théâtre du Rond-Point en janvier prochain. C’est fictif, ça parle de Pina Bausch, de la vie de Pipo… J’y danse, et je joue un petit peu.

D’autres choses à annoncer ?

J’ai un autre projet, mais c’est secret, parce que c’est trop énorme…

Pourquoi ce choix de multiplier les projets hors Opéra de Paris ?

L’Opéra ne me lasse pas, c’est un choix intellectuel de voir autre chose. Je suis une boulimique de travail, je ne suis bien que lorsque je travaille. Et ça ne va pas s’arrêter là.