TOP

Neven Ritmanic – “Je veux tout danser, même ce qui n’est pas dans mon vocabulaire”

Neven Ritmanic est Soliste du Ballet de l’Opéra de Bordeaux depuis 2018. Il a intégré la compagnie en 2013, repéré par le directeur de l’époque Charles Jude, qui lui a offert les premiers rôles dans ses ballets. Après cinq ans dans la compagnie, il en est devenu l’un des piliers, distribué aussi bien dans le répertoire académique que dans les pièces contemporaines. Il s’apprête à endosser les habits du Prince pour sa prise de rôle dans Cendrillon de David Bintley, donné au Grand Théâtre du 10 au 31 décembre. Danseur athlétique, formé à l’École de Danse de l’Opéra de Paris, Neven Ritmanic a évoqué pour DALP sa carrière à Bordeaux, ses années de formation et sa passion pour la danse.

Neven Ritmanic

Comment la danse est-elle entrée dans votre vie ?

Ma grande soeur et ma mère faisaient de la danse en amateur. J’habitais en banlieue parisienne à Montreuil et il y avait une petite école de quartier. Mais c’est mon père qui un jour a dit à ma mère : “Il me fatigue, emmène-le à la danse“. Je faisais aussi du tennis à l’époque, je courais partout, le judo ne me plaisait pas spécialement car une de mes grandes soeurs était championne. Donc ça m’a pris vers 7 ans. Ce qui m’a tout de suis plu, c’était tout d’abord la présence de ma grande soeur pas loin et ma mère, car j’étais un peu timide à cet âge. Mais j’ai accroché à l’exigence. Par exemple, je n’avais pas mon grand écart. Toutes les filles l’avaient alors il fallait que je l’aie. C’est ce qui me plaisait : avoir des objectifs. Je voulais faire un grand écart à gauche, un grand écart à droite, mais je ne me suis pas dit : “La danse classique, ça me fait rêver”. Je n’avais pas vu de spectacle et j’étais extérieur à ce monde-là.

 

Et vous avez continué ?

Ce qui m’a fixé, c’est ma rencontre avec Max Bozzoni (Étoile de l’Opéra de Paris, pédagogue, 1918- 2003. NDLR). J’étais son dernier élève dans son petit studio à Pigalle. La directrice de ma petite école de Montreuil le connaissait, elle voyait que j’avais l’air d’aimer ça et que j’avais quelques facilités. C’est lui qui m’a fait plonger dans ce monde-là. Parfois, Patrick Dupont arrivait – toujours en retard ! – et prenait la classe. Je suis tombé dedans en fait. Max Bozzoni a commencé à m’apprendre, à m’initier. C’est lui qui a voulu que je rentre à l’Opéra. Mais ma volonté et mon amour de la danse sont nés définitivement vers 15, 16 ans. Parce qu’avant cet âge, la danse des hommes, on ne la voit pas. On est encore trop faible, on fait des exercices comme les filles, on ne saute pas encore. À l’Opéra de Paris , on ne demande pas encore de sauter très haut, de faire des prouesses. C’est vers 15, 16 ans je me suis dit : ” Oui, ça me plait vraiment “.  Et c’est à cet âge que j’ai décidé de devenir danseur professionnel.

 

Quels souvenirs gardez-vous de ces années à l’École de l’Opéra de Paris ?

J’avais des très bon copains (rires…). J’ai aimé y être, c’était intéressant, j’ai appris beaucoup de choses mais ce n’était pas fait pour moi dans la pédagogie et la méthodologie. J’ai des jambes particulières. François Alu était une classe en dessous de moi et nous nous sommes retrouvés en première division. Souvent, on traînait ensemble parce que nous étions un peu les bourrins avec de grosses cuisses, on aimait faire des sauts dans tous les sens dans les studios. Mais quand je voyais les autres de la classe qui avaient tous des jambes très longues, je me disais que je n’étais pas pareil. Je n’ai pas très bien vécu l’École de Danse à cette époque, elle a été dure. Je me rendais compte de ma différence : tu veux bien faire mais il y a quelque chose de génétique qui fait que tu n’es pas vraiment identique. Je viens d’un milieu assez modeste et quand je suis arrivé à Nanterre, il y a eu un clivage pénible avec les autres qui venaient le plus souvent de familles qui ont des facilités financières, comme de ne pas porter tout à fait les mêmes fringues. L’École de Danse, c’était un endroit génial pour apprendre, même pour apprendre les différences et que je n’étais pas comme tout le monde. Ou que ce n’est pas parce que tu veux quelques chose que cela va forcément marcher.

Neven Ritmanic – Frolio dans Notre-Dame de Paris de Roland Petit

On a pourtant l’idée que c’est un peu terminé cette notion d’emploi et de physiques types. Vous avez donc ressenti ces regards sur vous ?

Ah oui ! Sur tous mes bulletins, ces différences physiques étaient pointées. À part moi et François Alu – qui a été tout de suite repéré par Élisabeth Platel et Brigitte Lefèvre et qui a pu passer à travers les mailles du filet – il n’y pas de physique athlétique. La norme, c’est plutôt Germain Louvet, Hugo Marchand, Pierre-Arthur Raveau : de beaux danseurs nobles. En tout cas à l’Opéra de Paris, c’est comme ça. Pas ailleurs ! Ailleurs, ils savent faire la place aux différences et c’est comme ça qu’on voit un Ivan Vassiliev par exemple.

 

Vous avez pourtant été surnuméraire à l’Opéra de Paris. Comment cela s’est-il passé ?

Je n’ai de nouveau pas trouvé ma place. Là non plus, ce n’était pas fait pour moi. Ou tu es fait pour cet endroit, ou pas du tout. Je suis peut-être trop brut de décoffrage. Pourtant, quand je suis arrivé, je me suis dit : “Allez ! On va montrer ce que l’on sait faire“. Mais non. Même pendant les cours de danse, on fait moins de grands sauts, moins de grandes techniques, alors que c’est là que je peux apporter quelques chose. Je crois que c’est moins vrai maintenant. Je me suis dit en tout cas que je ne pouvais pas exploiter mon langage à moi. J’ai mis du temps à l’accepter, parce que j’aurais voulu entrer dans le moule comme tout le monde. Mais j’ai tout de même persévéré, je savais que j’avais quelque chose à donner, que certaines choses que je faisais étaient intéressantes. Pourtant, je rongeais mon frein car quand tu es surnuméraire, tu es souvent sur le banc et tu as peu de chances d’être sur scène.

Mais Élisabeth Platel m’a finalement envoyé à Bordeaux juste après le premier concours interne car il leur fallait un danseur pour une tournée à la Fenice de Venise. J’ai dû apprendre tout le Coppélia de Charles Jude en deux jours. J’ai enfin dansé sur scène un ballet. Ils m’ont rappelé ensuite et Charles Jude a vu quelque chose en moi. Ça bossait très dur mais il y avait un objectif et des opportunités. Il laissait cette porte ouverte à des danseurs différents. Dans ses ballets, il y a toujours un mélange de Rudolf Noureev et de Marius Petipa, ce style très recherché et épuré. Mais Charles Jude adorait aussi la technique, elle est partout dans ses ballets. Il m’obligeait à beaucoup travailler sur les lignes, il était intransigeant mais il ne fallait être seulement un mannequin pour aller danser.

 

Vous avez été beaucoup distribué avec Charles Jude quand il était directeur du Ballet de Bordeaux.

Progressivement. Est-ce que c’est un hasard ou est-ce qu’il l’a choisi ? Je ne sais pas. Mais je suis arrivé en septembre 2013, en novembre je dansais Mercutio dans Roméo et Juliette et c’est un rôle génial où il y a du caractère et de la technique, plusieurs variations. Il faut commencer à supporter physiquement les deux actes. Ensuite on a eu la création de Carolyn Carlson qui m’a permis de trouver mes marques dans la compagnie et de m’intégrer très vite. Et puis tout s’est enchainé : il m’a donné mon premier chef des gitans dans Don Quichotte à la fin de ma première saison, puis son Rothbart dans son Lac des Cygnes. Charles, tant que tu avais envie et que tu poussais le défi,  il continuait, il te poussait très très loin. Avec lui, c’était souvent au delà des heures régulières. À 18h, alors que tu as terminé, il te dit : “Neven on va faire cette variation…“. C’était le jeu, c’est comme ça qu’il savait si tu allais être prêt. C’était le meilleur apprentissage possible de danser les ballet de Charles. C’était fabuleux.

Charles Jude m’obligeait à beaucoup travailler sur les lignes, il était intransigeant. Mais il ne fallait être seulement un mannequin pour aller danser.

 

Comment avez-vous vécu son départ qui a ouvert une période de crise dans la compagnie ?

Pour ma part, j‘étais inquiet parce que j’avais dansé les premiers rôles dans ses ballets mais que je n’avais pas encore été nommé Soliste. Je commençais à faire beaucoup et bien, je voulais que cela soit reconnu. Et le fait qu’il parte, ça rebattait les cartes. Ce qui m’inquiétait aussi, c’était que j’adorais son répertoire. S’il y a des versions de grands ballets classiques que je veux interpréter, ce sont les siennes. Les programmes de Charles Jude étaient intelligents, c’était de beaux spectacles, savamment étudiés avec beaucoup de détails. À l’intérieur de Don Quichotte, c’est du Dali au niveau de la peinture ! Intellectuellement, c’était vraiment enrichissant et j’étais inquiet. Mais depuis qu’Éric Quilleré a repris la direction de la compagnie, j’ai dansé Le Chant du Compagnon errant de MauriceBéjart, on a dansé du Jiří Kylián, du Jerome Robbins. Il fait venir de superbes chorégraphes et des intervenants passionnants. Charles Jude était un visionnaire : il avait invité Ohad Naharin avant qu’il soit à la mode et je me demandais si on allait continuer à avoir ce mélange entre classique et contemporain. Éric Quilleré a fait exactement pareil et ses deux premières saisons ont été magnifiques. Il y eut par exemple le Blanche-Neige d’Angelin Preljocaj que j’ai pu danser aussi et, avec Don Quichotte, c’est le ballet qui m’a le plus retourné

 

Éric Quilleré a initié une collaboration avec l’Opéra de Paris et cela ‘est traduit avec l’entrée au répertoire de La Fille Mal gardée de Frederick Ashton et Notre-Dame de Paris de Roland Petit. Ce furent des expériences intéressantes pour vous ?

Pour moi, c’était parfait car il faut faire ses armes avec les classiques et c’est ce que j’ai fait avec Charles Jude. C’était génial d’avoir Notre-Dame de Paris. Bien que ce soit  un ballet de Roland Petit, un chorégraphe français, il est difficile de l’avoir partout. J’étais ravi de danser Frollo. Luigi Bonino est venu pour le remonter, il nous a pourri pendant deux mois mais ça valait le coup ! C’est un morceau de l’histoire de la danse qu’il fallait vivre. La Fille mal Gardée, c’était inespéré. Et puis il y a une petite histoire parce qu’il y a une version de La Fille mal Gardée qui a été créée ici, à Bordeaux, ça bouclait la boucle. C’était magnifique et de très bon augure. Ce partenariat avec l’Opéra de Paris nous a rassurés. Inquiétés aussi, mais rassuré. On savait que l’on n’était pas tout seul.

Neven Ritmanic – Colas dans La Fille mal Gardée de Frederick Ashton

On vous a vu sur cène en début de saison dans Obsidian Tear de Wayne McGregor où vous aviez un des rôles principaux et Ghost d’Angelin Preljocaj. Vous enchainiez les deux ballets l’un après l’autre. Comment fait-on pour passer très vite d’un style à l’autre ?

Wayne McGregor, ce n’est pas le vocabulaire le plus simple et le plus  évident pour moi. Il y a beaucoup d’ondulations et de lâcher-prises et moi je suis plutôt musculeux et tendu. Il a fallu trouver autre chose mais en fait, ça m’a amusé. Quand j’ai vu cette gestuelle qui est virile mais dénuée de toute vision superficielle, j’ai voulu le faire. Amanda Eyles, qui est venue le remonter pour nous, a été très patiente et a utilisé beaucoup d’images en parlant de Picasso avec des dessins et la lumière. Le thème de la pièce m’a immédiatement emporté : être différent, tenter de s’incorporer dans un groupe et finalement ça ne passe pas. Ça  m’a parlé parce que c’est tellement actuel et ça m’a nourri. La pièce d’Angelin Preljocaj, qui est un hommage à Marius Petipa, était aussi perturbante, comme de danser la variation sur la musique du Cygne noir. Mais tu te concentres sur la qualité de pliés qu’il souhaite. Comme nous avions travaillé avec lui sur Blanche-Neige, je me suis concentré sur ce qu’il voulait que l’on donne car c’est très exigeant physiquement.

 

Vous dansiez la pièce d’Angelin Preljocaj avec votre compagne sur scène Diane Le Floc’h. Quel effet cela fait ce mélange entre vie professionnelle et vie privée ?

J’ai dansé avec de nombreuses danseuses différentes et elle a dansé avec d’autres partenaires. Mais les plus beaux souvenirs que j’ai, c’est quand nous avons dansé ensemble. On est certes dans des personnages mais il y a quelque chose d’unique à danser tous les deux. La scène, c’est quelque chose. Faire un bon spectacle, c’est encore autre chose mais danser avec quelqu’un qu’on aime, partager ce moment de fusion, c’est merveilleux. Don Quichotte, on l’a dansé ensemble et c’était un rêve d’enfant que l’on a réalisé. Mais là où on s’est pris une claque, c’est sur Blanche-Neige d’Angelin Preljocaj. Le deuxième pas de deux est très violent parce qu’elle  est endormie, plus ou moins morte, et il la secoue dans tous les sens, il y a une vraie souffrance. Je pense que je n’aurais pas pu le danser comme ça avec une autre partenaire. C’était viscéral, ce sont des moments uniques.

 

Vous allez danser le rôle du Prince dans Cendrillon de David Bintley. Il y aura aussi La Sylphide au printemps. Ce sont des ballets que vous voulez interpréter ?

Oui ! Je veux tout danser même ce qui n’est pas dans mon vocabulaire. La Belle au Bois Dormant de Charles Jude, ce n’était pas aussi évident que ça de me distribuer dans ce ballet. Mais je veux danser. Plus jeune, je voulais enchainer les grands ballets classiques. Aujourd’hui,  je veux toucher à tout. Je n’aurais jamais osé il y a quelques années faire des ondulations  comme dans Obsidian Tear de Wayne McGregor ou d’exécuter des mouvements presque sexuels qu’il faut complètement assumer et qu’on ne peut lâcher que si on a déjà un autre parcours. Oui, je veux tout danser, redécouvrir à chaque fois des sensations uniques. Il n’y a pas deux spectacles sur le plateau qui soient identiques, chaque soir c’est différent. Et moi, j’adore ça.

Neven Ritmanic – Basilio dans Don Quichotte de Charles Jude

Neven Ritmanic interprétera le rôle du Prince dans Cendrillon de David Bintley aux côtés de Vanessa Feuillate dans le rôle titre à l’Opéra de Bordeaux les 13, 16, 28 et 31 décembre, et la version jeune public le 27 décembre. 





 

Commentaires (3)

  • Léa

    Bravo Neven, même dans le corps de ballet on ne voit que lui, et pas seulement à cause des grosses cuisses… Il affine son jeu et son style avec le temps-il en avait besoin- mais il brule tellement les planches, c’est toujours un régal.

    Répondre
    • Amélie Bertrand

      @ Léa : Mais oui, un pilier de la compagnie désormais !

      Répondre
  • Elle

    Magnifique dans les pièces classiques et contemporaines . Quelle personnalité & quelle technique !

    Répondre

Poster un commentaire