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[Festival Flamenco de Nîmes 2024] – Paula Comitre et David Coria

La 34e édition du Festival Flamenco de Nîmes, première de sa nouvelle directrice Amélie Casasole, a une nouvelle fois porté haut les couleurs de cet art. Onze jours de festivités et de spectacles mettant en scène les grands artistes du moment, dont notamment Patricia Guerrero avec la très belle pièce Deliranza découverte en 2022. Le coup coup de cœur alla pour la jeune et déjà très talentueuse Paula Comitre. La bailaora est venue présenter deux pièces, Après vous, madame (un hommage à la grande danseuse La Argentina) en première mondiale et sa précédente création Alegorías. El límite y sus mapas, un duo avec la danseuse contemporaine Lorena Nogal. Quant à David Coria, dont nous avions pu découvrir l’année dernière une étape de travail de sa nouvelle création, Los Bailes Robados, confirmation est faite qu’au-delà d’être un interprète puissant, il déploie une danse qui possède le pouvoir de nous faire voyager très loin.

 

Après vous, madame de Paula Comitre

 

Au Festival Flamenco de Nîmes, les feuilles de salle ont l’apparence de jolies cartes postales. Au dos du précieux goodie qui, en plus de compiler les information indispensables, met en valeur les interprètes, on peut lire que Paula Comitre a choisi de rendre un hommage à la danseuse Antonia Mercé, connue sous le nom de scène La Argentina. Cette figure de la danse espagnole du début du XXe siècle vécut à Paris et inventa un nouveau format artistique : les récitals de danse. Paula Comitre, révélation de la Biennale de Séville en 2020, a imaginé Après vous, madame lors d’une résidence de création de cinq mois à l’Académie des Beaux-Arts à Paris en 2023.

Au fond de la scène, côté cour, la danseuse se laisse deviner dans l’obscurité silencieuse. Peu à peu, la lumière dévoile son dos drapé dans une spectaculaire robe rouge, écrin textile réalisé par l’artiste andalouse Maria Alcaide. Cet étonnant costume a le pouvoir de suggérer mille interprétations. Traîne de reine, cocon protecteur, étendard révolutionnaire, la danseuse laisse les images se succéder, multipliant les clins d’œil. Grâce à un judicieux système d’injection d’air, la robe se pare de nuances multiples avec lesquelles la danseuse jongle avec jubilation. Soudain, c’est Loïe Fuller et sa danse serpentine qui vient nous percuter avant que ces plissés reprennent la forme plus classique de la traditionnelle bata de cola. Oscillant entre flamboyance et humilité, la danseuse se glisse dans la peau de son illustre ainée. L’hommage est audacieux, y compris quand la pièce se teinte de couleurs plus intimes ou plus sombres.

Accompagnée par le pianiste Orlando Bass, auteur d’une impressionnante composition évoquant la musique des années 1920-1930, Paula Comitre livre une partition captivante. Pieds nus ou chaussée de talons rouge, bras et doigts d’une folle expressivité (virtuose évocation des castagnettes chères à la Argentina), elle alterne les moments d’une vélocité presque vertigineuse, et les passages d’accalmie plus méditative. Avec cette proposition étonnante, moderne, d’une remarquable beauté plastique, la jeune danseuse se hisse à la hauteur de sa source d’inspiration sans se laisser prendre au piège de l’hagiographie.

 

Alegorías. El límite y sus mapas de Paula Comitre

 

Découvrir le lendemain Alegorías. El límite y sus mapas, la précédente pièce de Paula Comitre permet de parfaire la sensation d’être en présence d’une artiste avec une signature déjà très affirmée. Ce qui frappe c’est à nouveau le soin accordé à l’aspect plastique, une audace qui associe les racines primitives du flamenco et une sophistication plus contemporaine. On l’avait laissée dans l’intimité de la salle de l’Odéon, on la retrouve sur un plateau nu bien plus vaste. Comme dans Après vous, madame, elle sait nous cueillir dès les premières minutes. L’image est saisissante : la danseuse émerge d’un grand voile blanc qui l’emprisonne, dont elle s’émancipe mais dans lequel elle finira engloutie avec sa partenaire Lorena Nogal. Entre cet éveil et cette disparition, les deux danseuses se frayent un chemin l’une vers l’autre, dialoguer et se risquer à la rencontre. Passionnante confrontation tant ces deux-là ont mille choses à exprimer. Rivalisant de virtuosité chacune dans son registre, chacune met ses pas dans ceux de l’autre dans un unisson puissamment millimétré.

Le face-à-face esthétique, dans lequel interviennent la guitare, le chant et les percussion se révèle fécond. Les envolées lyriques de la danse flamenca côtoient les accents terriens de la danse contemporaine. Sans se phagocyter, ces étranges sœurs siamoises se nourrissent l’une de l’autre. Elles écrivent une histoire singulière avec des moments inoubliables comme cette hydre à deux têtes surgie d’un bestiaire fantastique. La précision de la chorégraphie, les techniques affûtées des deux interprètes rendent cette proposition curieusement intrigante. Les puristes du flamenco ont peut-être été déroutés par les chemins de traverse empruntés par Paula Comitre. Ils sont la marque d’une créativité respectueuse d’un héritage mais aussi totalement en prise avec son époque.

 

Los Bailes Robados de David Coria

 

S’inspirant de l’épidémie dansante de Strasbourg en 1518, David Coria tire de cet épisode une pièce d’une grande beauté, en dépit, m’a-t-il semblé, de quelques redondances sur la fin. Dans cette frénésie qui s’empara de centaines de personnes aux Moyen-Age et a fourni, depuis, matière à moult commentaires, il puise une exaltation violente dont il irrigue sa chorégraphie. Entre la profondeur quasi funeste du chant de David Lagos et les échappées célestes d’Isadora O’Ryan, chanteuse et violoncelliste, chacun se fraye son chemin dans cette épopée exigeante. Même si l’on comprend vite que nul n’en réchappera.

Souvent regroupés, les cinq danseurs et danseuses se déplacent à l’unisson, faisant corps pour traduire cette rébellion ou cette transe qui les anime. Dans une atmosphère crépusculaire, comme possédés, ils se lancent dans un flamenco traversé de débordements. Tous repoussent leurs limites. Illustrative mais aussi métaphorique, cette danse frénétique raconte aussi quelque chose de notre monde contemporain qui nous entrave ou nous aliène. Perdus dans cette forêt de bâtons qui soudain s’ouvre comme dans les contes de fées, ces naufragés dansent à leur perte. David Coria captive par son flamenco douloureusement habité et dans son art de la composition de tableaux de groupe puissants. Il possède un univers singulier, radical où les digressions contemporaines ne l’éloignent pas de la pureté de l’esthétique flamenca. C’est passionnant de voir combien cette danse demeure une incroyable façon d’exprimer, et de transcender, le désarroi et la douleur.

 

Los Bailes Robados de David Coria

 

Festival Flamenco de Nîmes 2023

Après vous, madame de Paula Comitre avec Paula Comitre et Orlando Bass (création musicale). Mardi 16 janvier 2023, salle de l’Odéon.

Los Bailes Robados de David Coria avec David Coria, Aitana Rousseau, Florencia Oz, Rafel Ramirez, Marta Gálvez, Isidora O’Ryan (violoncelle et voix), David Lagos (chant), Alfredo Lagos. Mardi 16 janvier 2023, salle Bernadette Lafont. À voir du 24 au 26 janvier à la Maison de la Danse de Lyon, le 27 janvier au théâtre de Villefranche-sur-Saône, les 30 et 31 janvier à Chaillot-Théâtre national de la danse, le 18 mai à Saint-Jean-de-Luz.

Alegorías. El límite y sus mapas de Paula Comitre avec Paula Comitre, Lorena Nogal, Tomás de Perrate (chant), Juan Campallo (guitare), Rafael Heredia (percussions). Mercredi 17 janvier 2023, salle Bernadette Lafont.


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