Thursday, Sep. 19, 2019

Quand les hommes chaussent les pointes…

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8 mars 2016

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Les Ballets Trockadero de Monte-Carlo (ou "TROCKS") sont de retour en France. Du 3 au 23 mars 2016, cette compagnie américaine, entièrement composée d'hommes travestis en ballerines, est en tournée dans le sud de la France. À la danseuse classique, les TROCKS empruntent tout : chignon, tutu, ports de bras gracieux... et surtout les pointes ! Uniquement pour faire rire ? Depuis le ballet romantique, les pointes sont l'emblème de la ballerine. Toute la technique requise pour danser sur pointes est mise au service de valeurs esthétiques traditionnellement associées aux danseuses classiques, plutôt qu'aux danseurs : la grâce, l'évanescence... Alors quand des hommes chaussent les pointes, quels usages en font-ils ?

Paquita, Les Ballets Trockadéro de Monte Carlo

Paquita, Les Ballets Trockadéro de Monte-Carlo

Danser sur pointes pour faire rire

Parmi les usages que les hommes font des pointes, le plus connu est sans doute le travestissement à but parodique. Les TROCKS remontent ainsi à leur manière les grands ballets romantiques, classiques, néoclassiques... Chaque danseur possède deux noms de scène (russes bien sûr !), un pour interpréter les rôles d'hommes, toujours efféminés, l'autre pour les rôles de femmes. Maquillages et costumes sont kitsch à souhait et leur manière de parodier les ballerines est irrésistible. Mais les TROCKS impressionnent autant qu'ils font rire, par leur parfaite maîtrise des pointes, habituellement réservées aux femmes. Cependant, cette technique de la pointe qu'ils partagent avec les femmes est au service d'un détournement de l'esthétique du ballet.

Les TROCKS ne sont pas les seuls danseurs masculins à faire de la pointe un outil de pastiche. Il existe d'autres compagnies de danseurs travestis en ballerines, par exemple les Ballets Grandiva. Dans le spectacle Tutu des Chicos Mambo, chorégraphié par Philippe Lafeuille (en représentation à Paris du 5 mars au 30 juin 2016), les six danseurs passent en revue avec humour tous les styles de danse : classique, danses de salon, Tanztheater de Pina Bausch... Et pour parodier le ballet, la maîtrise des pointes est de rigueur ! Par-delà le rire et la parodie, une grande beauté se dégage de cette joie prise par les danseurs à jouer avec les codes de genre du ballet classique.

Moins connues peut-être sont les apparitions sur pointes, toujours dans des rôles féminins, de grands danseurs étoiles comme Manuel Legris ou José Martinez. Ce-dernier s'illustre particulièrement dans sa relecture de l'adage à la rose !

 

Les rôles d'hommes sur pointes dans le ballet classique

Le travestissement est assez répandu au sein du ballet lui-même. Aux hommes sont réservés les rôles de belles-mères acariâtres mais touchantes dans leur "bonhomie"... des femmes trop masculines pour être interprétées par des danseuses, selon les codes du ballet classique ! Le principe est le même que dans les ballets des TROCKS : susciter le rire par le travestissement, c'est-à-dire par la superposition très apparente et surjouée des genres masculin et féminin. La plupart de ces rôles travestis sont des rôles de pantomime et sont dansés sur demi-pointes. Certains chorégraphes cependant ont créé de tels rôles sur pointes. C'est le cas des deux sœurs de Cendrillon dans le ballet de Thierry Malandain, ou dans celui de Frederick Ashton. Ce-dernier affectionne particulièrement les rôles masculins dansés sur pointes.

Mais quand il ne s'agit pas de les travestir en mégères, Frederick Ashton utilise la pointe pour transformer l'homme en animal, par exemple en âne dans Le rêve ou en cochon dans Les contes de Beatrix Potter. Dans ces cas, la pointe ne joue pas un rôle comique mais sert à représenter les pattes des animaux, pour l'âne ses sabots. Il n'y a dans de tels rôles aucune imitation de la technique et de l'esthétique féminines des pointes, mais au contraire le pied est "en fer à repasser", au plus près de la démarche d'un âne.

Subvertir les genres ?

Quels que soient ces usages masculins faits de la pointe dans le ballet classique, la séparation est donc très nette et infranchissable entre ce que les femmes et les hommes peuvent faire sur pointes.

Mais un homme qui danse sur pointes doit-il toujours satisfaire aux codes du travestissement ? L'usage de la pointe par les hommes est-il solidaire d'une division très stricte entre, d'une part des attributs masculins, et d'autre part des attributs féminins ? Il est certain que voir un homme sur pointes surprend toujours, tant la pointe est l'emblème absolu de la ballerine classique depuis le XIXe siècle.

La technique des pointes se développe parallèlement à des critères esthétiques toujours changeants, mais très genrés. Certain.e.s théoricien.ne.s de la danse, comme Susan Leigh Foster, vont jusqu'à voir dans la pointe un symbole phallique, et donc une manière qu'ont les hommes de soumettre la ballerine classique à leurs fantasmes sexuels. Si l'on n'est pas obligé d'aller jusque là, la pointe est indéniablement chargée de tout un potentiel érotique, très visible par exemple dans les ballets de Roland Petit. Le si fameux cou-de-pied de la ballerine classique, la manière qu'a la pointe d'allonger la jambe, ne relèvent pas seulement de l'amour de la danse classique pour la pureté des lignes, mais ont aussi une dimension sensuelle.

Isabelle Ciaravola et Nicolas Le Riche - Carmen

Isabelle Ciaravola et Nicolas Le Riche - Carmen de Roland Petit

Comment les hommes peuvent-ils alors s'approprier la pointe, si chargée esthétiquement et symboliquement, sans se travestir en femmes ? C'est pourtant ce que leur permettent de faire quelques chorégraphies néoclassiques et contemporaines. Par exemple, la pièce She was black de Mats Ek, rythmée par les entrées en scène d'un personnage androgyne, homme sur pointes qui est comme l'incarnation d'un thème récurrent dans les ballets de Mats Ek : ce fond d'émotion identique chez les hommes et les femmes, qui fait leur commune humanité. À la fois masculin et féminin, un tel personnage nous conduit peut-être à remettre en cause cette bipartition des genres.

She was Black de Mats Ek

She was Black, Mats Ek

La pointe comme outil d'invention chorégraphique

Les hommes peuvent donc chausser les pointes pour déstabiliser les frontières entre les genres (ce que ne fait pas vraiment le travestissement, qui au contraire réaffirme ces frontières). Mais certain.e.s chorégraphes s'intéressent aussi au potentiel purement chorégraphique de la pointe chez les hommes. C'est par exemple le cas de Marie Chouinard dans bODY rEMIX, pièce qui transforme les pointes en prothèses, au même titre que des béquilles. Monté.e.s sur ces pointes devenues appendices à apprivoiser, hommes et femmes sont mis à égalité. C'est le mouvement gêné que Marie Chouinard met au centre de sa pièce, mais ce mouvement n'a pas de genre : les hommes l'expérimentent au même titre que les femmes.

Dans Sous apparence, Marie-Agnès Gillot a une démarche semblable à celle de Marie Chouinard. Les neuf hommes de la pièce sont habillés strictement de la même manière que les femmes. Eux aussi dérapent sur la surface rendue glissante de la scène du Palais Garnier. Ce qui intéresse Marie-Agnès Gillot est ce que la pointe fait au mouvement, quels que soient le sexe et le genre des danseur.se.s. La pointe est donc vue ici comme un outil à créer du mouvement, et non comme un marqueur esthétique et symbolique.

Vincent Chaillet avec Laetitia Pujol et Alice Renavand - Sous apparence

Vincent Chaillet avec Laetitia Pujol et Alice Renavand - Sous apparence, Marie-Agnès Gillot

L'utilisation de la pointe chez les hommes est donc à la croisée de plusieurs problématiques. D'abord, des problématiques de genre, à la fois esthétiques et politiques : comment la danse classique définit-elle les genres masculin et féminin ? Quelles valeurs esthétiques leur assigne-t-elle ? Peut-on déstabiliser ces assignations ? Mais aussi des problématiques techniques et chorégraphiques : réserver les pointes aux femmes, est-ce limiter le répertoire de mouvements des hommes ? Les hommes ne devraient-ils pas s'approprier cette technique comme les femmes ?

Le rapport entre danse classique et pointes est un sujet sensible. Même si plus personne ne s'accorde à faire de la pointe un caractère discriminant pour distinguer, par exemple, le classique du contemporain, certain.e.s chorégraphes pensent que le renouveau du ballet doit en passer par un renouvellement de la technique, et donc de l'esthétique, des pointes. William Forsythe, Wayne McGregor et Karole Armitage en font partie, mais ces chorégraphes n'ont pas fait danser d'hommes sur pointes, au contraire par exemple d'Edouard Lock dans Amelia. Ce-dernier revendique un usage apolitique de la pointe chez les hommes. La recherche est purement chorégraphique. Edouard Lock ne considère pas la pointe comme un attribut féminin, mais comme un outil pour créer des mouvements différents, plus allongés et vifs. Le principal problème auquel il dit se heurter est la rareté de danseurs capables de monter sur pointes.

Les cours de pointes sont-ils réservés aux femmes ?

D'où la question : où un homme peut-il apprendre à danser sur pointes ? Comment se préparer à interpréter le répertoire (certes extrêmement mince) des rôles classiques masculins dansés sur pointes, à intégrer des compagnies comme les TROCKS, ou encore à travailler avec des chorégraphes néoclassiques et contemporain.e.s intéressé.e.s par le travail masculin de la pointe ? Les cours sont rares. Mais la morphologie des hommes leur permet-elle réellement de travailler les pointes aussi assidûment que les femmes ?

Les professeur.e.s de danse et danseurs sont sur ce point partagés. Pour certain.e.s, si les femmes ont le quasi monopole des pointes, ce n'est pas seulement pour des raisons esthétiques (sur pointes, l'homme serait trop grand par rapport à la plupart des femmes ; les femmes doivent être gracieuses, etc), mais aussi pour des raisons anatomiques. En effet, les hommes pèseraient trop lourd pour pouvoir monter sur pointes, leurs jambes et leurs pieds sont en général moins souples que chez les femmes. Cependant, même si un danseur a en moyenne moins de cou-de-pied qu'une danseuse, il ne semble pas y avoir de contre-indication médicale à un homme pour pratiquer les pointes, à condition qu'il mette en œuvre certaines précautions posturales, afin de ne pas faire peser trop de poids sur ses chevilles et sur ses pieds.

Les cours de pointe du Sierra Nevada Ballet

Les cours de pointe du Sierra Nevada Ballet

Quelques professeur.e.s font même l'éloge du travail de pointes chez les hommes, qui permettrait de travailler davantage le pied, de solliciter une certaine musculature, de gagner en équilibre... Mais aussi de mieux comprendre les danseuses et donc d'être un meilleur partenaire. Certains danseurs se mettent aux pointes pour apprendre à les enseigner, ou à chorégraphier pour les danseuses (plus rarement pour les danseurs). Inversement, les femmes devraient intégrer à leur entraînement des éléments "masculins". Le Sierra Nevada Ballet donne ainsi des cours de pointes pour hommes, mais avec des pointes de toutes les couleurs - la couleur rose satiné des pointes étant faite pour aller avec les collants de femmes.

Chase Johnsey, danseur chez les TROCKS, donne sur son blog (ballerinaguru) toutes les informations nécessaires aux hommes pour améliorer leur technique sur pointe. Son premier conseil est : "Soyez vous-mêmes sur pointes, et ne cherchez pas d'abord à imiter les femmes !"

Danser sur pointes, sans pointes

On peut bien sûr danser sur pointes sans les pointes, en bottes comme les danseurs du Caucase qui ont tant impressionné Mikhaïl Baryshnikov (au point qu'il recommandait à ses élèves masculins de s'entraîner sur pointes), en baskets comme Lil Buck ou en mocassins comme Michaël Jackson ! Au XVIIIe siècle,  avant l'apparition des chaussons de pointe que l'on connaît, certains danseurs de ballet italiens pourraient même avoir déjà dansé sur pointes.

Mais la technique du chausson de pointe est très particulière, et la pointe classique est aujourd'hui trop associée à toute une esthétique, une symbolique, à une cambrure extrême du cou-de-pied (plus difficilement accessible aux hommes), pour qu'on puisse faire abstraction de cette dimension féminine de la pointe. Pour un homme, danser sur pointes c'est donc toujours surprendre un peu le.a spectateur.rice.

Mais cela peut changer ! De même que la place des hommes dans le ballet n'a cessé d'évoluer, qu'ils ont été pendant un temps le pur faire-valoir de la ballerine avant de regagner une place à part entière dans les chorégraphies. De nouveaux usages de la pointe par les hommes peuvent encore naître.

 

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(2) commentaires

  1. ballett_wp
    26 mars 2016 at 02:10

    Jacques Chazot, l'étoile mondaine des années 50, a lui aussi porté les pointes. Extraits choisis de son autobiographie : "Je suis le seul monsieur au monde à danser sur les pointes, avant moi il n'y a eu qu'Anton Dolin." "Je ne risque pas d'avoir bientôt un concurrent, sais-tu que pour arriver à faire ce que j'exécute sur les pointes j'ai vingt ans de danse derrière moi ?" "J'ai fait des pointes pour travailler mon coup de pied qui ne l'ayant pas été suffisamment jeune, se pliait malaisément aux exigences de certaines positions." Il raconte ensuite que Léonide Massine (dans "Le Bal du Pont du nord" et Janine Charrat (dans "Les Algues") lui ont chorégraphié des variations sur pointes. Il s'en est fait ensuite une spécialité et a monté tout un spectacle de cabaret sur pointes où il dansait Giselle, Le cygne noir, Banderilles (un pas de deux de son cru où il incarnait un torero sur pointes). "J'ai commencé à intercaler les deux styles : pointes parodie et pointes ballet classique" Un TROCK avant l'heure !

  2. Eleo
    4 août 2016 at 20:14

    J'ai justement travaille sur la question du genre et du travestissement dans le ballet, en arrivant aux mêmes conclusions que cet article :)

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