Thursday, Oct. 22, 2020

Soirée Étoiles de l’Opéra de Paris – Ballet de l’Opéra de Paris

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14 octobre 2020

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Après des mois de fermeture, la saison 2020-2021 s'est enfin ouverte au Ballet de l'Opéra de Paris avec deux programmes, un composé d'extraits des productions de Rudolf Noureev et un second à la coloration plus néo-classique mêlant pas de deux et solos servis par une poignée d'Étoiles et de Premiers danseurs. 1h15 de spectacle qui propose au public de passer, le temps d'un précipité, du Lamentation de Martha Graham au pas de deux de Herman Schmerman de William Forsythe, de la Mort du cygne de Michel Fokine à A suite of dances de Jerome Robbins. Une sacrée plasticité émotionnelle était donc requise pour se remettre en selle - après des mois d'arrêt à visionner des captations - avec un programme aux enchaînements parfois peu lisibles. Pour certain.e.s danseur.euse.s, cette reprise s'est faite dans une excitation teintée d'un peu d'appréhension. Car c'est devant le rideau de fer sur un proscenium gris, terrain de jeu un peu aride empiétant sur les premiers rangs d'orchestre, que se sont scellées les retrouvailles. Une proximité nouvelle non dépourvue de charme dont certains se sont emparés pour jouer la carte de la complicité avec le public.

La Mort du cygne de Michel Fokine - Sae Eun Park

Sur les notes archi connues du Clair de lune de Debussy, Mathieu Ganio est le premier à se présenter sur scène dans ce solo d'Alastair Mariott, qu'il a lui-même créé en novembre 2017 au Coliseum Theatre de Londres. Cette pièce de sept minutes fait d'ailleurs son entrée au répertoire pour l'occasion. L'Étoile s'y montre magistral, avec une qualité de bras et d'épaulement, par moments très féminins, et des sauts très aériens malgré l'exiguïté de la scène. Toutefois, force est de reconnaître que la chorégraphie n'a rien de vraiment transcendant. Heureusement le sublime toucher de la pianiste Elena Bonnay, et la belle présence du danseur permettent d'emporter le morceau. Le temps semble suspendu jusqu'au dernier tressaillement de ce double masculin du cygne de Michel Fokine.

La deuxième apparition de l'Étoile en clôture de programme laisse plus dubitative. Son partenariat avec Laura Hecquet, un peu crispée, dans le pas de deux dit "à la campagne" de l'acte II de La Dame aux camélias peine à convaincre. Stéphane Bullion devait danser ce pas de deux avant de se blesser, d'où peut-être certains atermoiements. Accordons-leur toutefois à tous les deux qu'il faut pouvoir plonger en quelques secondes le public dans l'histoire du couple d'amants formé par Armand et Marguerite alors même qu'il a la tête déjà remplie d'un kaléidoscope d'images et d'émotions. Même en connaissant le livret sur le bout des doigts, le grand écart est trop brutal. Difficile donc de vraiment rentrer dans l'histoire et à peine y est-on parvenu que c'est déjà fini. Mathieu Ganio, pourtant grand interprète du rôle d'Armand, semble un peu perdu dans le débordement de tulle et l'accumulation de portés dont John Neumeier s'est plu à truffer ce passage.

Trois Gnossiennes de Hans van Manen - Hugo Marchand et Ludmila Pagliero

Dans ce programme, il est en revanche des associations qui fonctionnent parfaitement bien. Les pas de deux réunissant Ludmila Pagliero et Hugo Marchand, puis Hannah O'Neill et Vincent Chaillet combinent technique et complicité. Pour les avoir déjà vus danser la partition au cordeau constituée par la chorégraphie de Han van Manen, on sait que le premier tandem se coule à merveille dans ces Trois gnossiennes. Ludmila Pagliero est d'une précision et d'une maîtrise sans faille. Elle se plie à toutes les exigences de la chorégraphie en grande technicienne de l'épure. Hugo Marchand l'enveloppe et l'accompagne de sa présence à la fois délicate et impérieuse. Tous deux unissent leur musicalité pour offrir un pur moment de bonheur. Très en forme techniquement, l'Étoile tire son épingle du jeu également dans A suite of dances en nouant un vrai dialogue avec la violoncelliste Ophélie Gaillard. S'il n'affiche pas la désinvolture crâne d'un Mikhaïl Barychnikov pour lequel le rôle a été taillé sur mesure par Jerome Robbins il y a plus de vingt ans, le danseur exhale une joie de danser qui fait plaisir à voir.

Hannah O'Neill et Vincent Chaillet, eux, se démarquent aussi dans ce programme par la couleur pepsy qu'ils donnent au pas de deux de Herman Schmerman créé par William Forsythe en 1992 en hommage au cinéma américain des années 1940. Quelques notes de Thom Willems suffisent à nous plonger dans l'univers du grand Bill. Mêlant pseudo décontraction et tension extrême, les deux interprètes donnent corps avec beaucoup de justesse et de précision à cette écriture si singulière et si enthousiasmante. Décalages, déséquilibres, figures complexes qui triturent le langage classique, ces douze minutes emportent dans un tourbillon ludique dont on sort toute ragaillardie.

Herman Schmerman de William Forsythe - Vincent Chaillet et Hannah O'Neill

Impossible de conclure sans parler de la prise de rôle de Sae Eun Park dans La Mort du cygne. Comme beaucoup de morceaux cultes, les danseuses y glissent leurs chaussons munies de l'héritage de toutes celles qui s'y sont frottées depuis la Pavlova. Avec juste ce qu'il faut de la fébrilité qui sied au personnage, la Première danseuse, dont on perçoit qu'elle a beaucoup travaillé pour le rôle, livre une proposition aboutie et très incarnée. De cette agonie se dégage une quiétude qui contraste avec bien des propositions antérieures. Du coup, on aurait beaucoup aimé la voir aussi dans son autre prise de rôle, le Lamentation de Martha Graham dansé ce soir-là par Émilie Cozette, dont on se demande encore si elle a pris plaisir à se glisser dans les plis du tissu grahammien.

 

Étoiles de l'Opéra au palais Garnier. Clair de Lune d'Alastair Marriott avec Mathieu Ganio. Trois Gnossiennes de Hans van Manen avec Ludmila Pagliero et Hugo Marchand. Lamentation de Martha Graham avec Émilie Cozette. Herman Schmerman de William Forsythe avec Hannah O'Neill et Vincent Chaillet. La Mort du cygne de Michel Fokine avec Sae Eun Park. A Suite of dances de Jerome Robbins avec Hugo Marchand. Pas de deux dit "À la campagne", extrait de La Dame aux camélias de John Neumeier avec Laura Hecquet et Mathieu Ganio. Mercredi 7 octobre 2020. À voir jusqu'au 29 octobre.

 



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(3) commentaires

  1. Pascale Maret
    14 octobre 2020 at 22:31

    Hélas, hélas, avec le couvre-feu, ces soirées dont je me faisais une joie après tant de spectacles annulés depuis un an vont passer à la trappe sans que je les ai vus !

  2. Reding-hourcade
    15 octobre 2020 at 11:04

    Sae Eun Park découverte a Lausanne en 2010 reste une des meilleures ballerines qu a la chance de compter l’ opera de Paris dans ses rangs.pour avoir suivi son parcours international parsemé de prix prestigieux et ayant eu ma famille impliquée dans la compétition lausannoise, on ne peut que s’ interroger sur le fait qu elle ne soit pas encore danseuse étoile lorsqu'on voit certaines jeunes étoiles actuelles qui n’ ont pas les capacités techniques ni l’ apport interpretatif profond que livre cette magnifique et magistrale danseuse.

  3. Senga
    21 octobre 2020 at 11:27

    Voilà une soirée beaucoup plus intéressante et plus aboutie que celle des variations Noureev. Clair de Lune est une belle découverte, avec un excellent Mathieu Ganio. Dès le 1er port de bras (un régal..), il nous sert une danse inspirée et ciselée. Excellentes Trois Gnossiennes, Mort du Cygne (avec Ludmila Pagliero) et Suite of Dances comme il a déjà été dit. Je me suis plus ennuyée avec Herman Schmerman, bien que les interprètes soient très bons. Tout à fait d'accord avec Reding-hourcade, je ne comprends pas que Sae Eun Park, qui est si lumineuse et raffinée dans Lamentation, ne soit pas encore étoile. Quel dommage que la soirée se termine par La Dame aux Camélias. Laura Hecquet passe son temps à gérer ses cheveux laissés trop libres, et en oublie de faciliter la tâche de son partenaire dans les portés.

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