Thursday, Jun. 1, 2023

Soirée Millepied/Robbins/Balanchine – La rentrée américaine du Ballet de l’Opéra de Paris

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30 septembre 2015

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Premier spectacle d'une première saison, c'est peu de dire que la rentrée du Ballet de l'Opéra de Paris, la première avec Benjamin Millepied à sa tête, a été scrutée. Le Directeur avait prévu un programme qui lui ressemble : sa dernière création (l'on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même) mettant en avant la nouvelle génération et deux oeuvres  de ses maîtres, Opus 19/The Dreamer de Jerome Robbins (belle entrée au répertoire) et Thème et variations de George Balanchine. Les miracles n'existent pas, la troupe parisienne ne s'est pas transformée en un feu d'artifice l'espace d'un été. Mais des personnalités ressortent, et pas des moins brillantes. Un parfum de "work in progress" planait sur cette rentrée, certes, mais à l'arrière-goût plutôt optimiste.

Clear, Loud, Bright, Forward de Benjamin Millepied - Hugo Marchand et Léonore Baulac

Clear, Loud, Bright, Forward de Benjamin Millepied - Hugo Marchand et Léonore Baulac

Pour sa création Clear, Loud, Bright, Forward (dont le titre est savamment détourné sur les réseaux sociaux), Benjamin Millepied n'a pas choisi d'Étoile ni de soliste. Il a pris la nouvelle génération, celle qu'il s'évertue de mettre en avant depuis un an, les tous jeunes comme les oublié-e-s de la précédente direction. Pas de surprise pour sa 4e pièce made in Opéra de Paris : le chorégraphe empreinte plus qu'il ne crée. Ici à William Forsythe pour la décontraction (les artistes sortent nonchalamment du plateau et s'installent sur un banc à la cool entre deux passages) et les extensions, George Balanchine pour la veine néo-classique et les beaux pas de deux.

Tout est sympa, lumineux, sans trop fatiguer l'esprit ni choquer les yeux et les oreilles. Le cube noir dans lequel évolent les artistes permet un joli jeu d'ombres et de lumières. La musique de Nico Muhly est juste ce qu'il faut d'illustrative pour ne pas lasser sans choquer l'oreille. La chorégraphie se lie facilement au tout, jolie à regarder, sans prendre un risque d'un pas trop inattendu, tout en sachant fourmiller pour ne pas ennuyer. L'ennui semble être d'ailleurs la crainte de Benjamin Millepied. Il met tout ce qu'il peut dans sa danse, toutes ses références, toutes ses idées, déroulant sa partition efficace (un ensemble-un pas de deux-un ensemble-un pas de trois-un ensemble-un pas de quatre). Mais rien n'y fait. Sans fond, sans montée en puissance (il ne semble y avoir ni début ni fin), sans climax, sans vraie surprise, le regard se perd. Même si la demi-heure de spectacle n'est en soi pas déplaisante.

Clear, Loud, Bright, Forward de Benjamin Millepied -

Clear, Loud, Bright, Forward de Benjamin Millepied -

Benjamin Millepied réussit toutefois à mettre ses artistes en valeur, surtout les femmes. Si les danseurs restent dans l'énergie d'un groupe, chaque danseuse se distingue, même si toutes n'ont pas de solo : la glamour Léonore Baulac, la femme-araignée Laurène Levy, la lumineuse Letizia Galloni, la tranchante Éléonore Guérineau, la pétillante Aubane Philbert... Clear, Loud, Bright, Forward sait mettre en valeur leurs différences physiques et artistiques, tout en donnant au tout une certaine unité de troupe.

Opus 19/The Dreamer de Jerome Robbins joue plutôt la carte du dépouillement, et c'est plutôt reposant pour le public. Preuve en est qu'il ne faut pas forcément beaucoup de moyens scéniques pour créer une oeuvre véritable, un état d'esprit, un parfum particulier. Cette entrée au répertoire est une belle découverte, la réussite de cette soirée. Un homme (Mathias Heymann) songe. Il est ailleurs. Sa danse est épurée, évoquant Balanchine. Un corps de ballet très réduit (six danseuses) semble comme être des souvenirs passés, des amours idéalisés. Quand une femme (Amandine Albisson) surgit du lot. Elle est terrienne, avec quelques pas de folklore que Jerome Robbins affectionne. Sa danse est beaucoup plus ancrée au sol, aux accents parfois jazzy. Que vont se raconter le rêveur et la femme ? Cela sonne au début comme des retrouvailles. Puis l'ambiance se fait plus inquiétante, la femme semble entraîner le rêveur dans un autre monde, avant de s'éloigner et se faire plus distante.

The Dreamer de Jerome Robbins - Mathias Heymann et Amandine Albisson

Opus 19/The Dreamer de Jerome Robbins - Mathias Heymann et Amandine Albisson

Opus 19/The Dreamer joue à la fois la carte de l'abstraction (cyclo bleu en fond, pas de livret) et de la narration (il se passe bien quelque chose dans ce couple improbable). Mathias Heymann apparaît d'emblée comme un rêveur mélancolique. Peut-être se tient-il volontairement en dehors du monde (dont le corps de ballet peut représenter un lointain souvenir). Il porte en lui comme un regret éternel. Sa danse si moelleuse, si étirée, joue avec le violon du concerto de Prokofiev. Amandine Albisson est plus terre-à-terre, aux passions très humaines. Ce certain choc rêve/prosaïsme donne mille couleurs à ce ballet, transformant ce simple espace en un lieu où le songe et l'imaginaire peuvent s'épanouir. C'est un joli cadeau aux Étoiles que cette entrée au répertoire. Malgré un cadre bien défini, ce ballet laisse entière liberté aux artistes de faire ce qu'ils veulent de ce moment.

Thème et variations de George Balanchine devait terminer en apothéose la soirée (soirée au passage entrecoupée de deux longs entractes de 20 minutes, pour tout juste 1h30 de danse, c'est limite pénible). Ce véritable chef-d'oeuvre est un hommage à la danse classique, à Marius Petipa (quelques références aux quatre petits cygnes ou à l'Adage à la rose) et aux fastes des ballets académiques. Avec bien sûr, on est chez George Balanchine, quelques clins d'oeil typiquement US comme des grands battements finaux rappelant les Rockettes. "Devait", donc. Car décidément à l'Opéra de Paris, George Balanchine a du mal à passer. D'emblée, les danseuses semblent crispées, plus soucieuses d'être en ligne et de passer leurs difficultés que d'écouter la musique et de s'en inspirer. Tous les pas sont pourtant familiers aux artistes de la troupe, et l'ensemble plus naturel (si l'on peut dire) que les versions tortueuses de Rudolf Noureev. Mais rien n'y fait, tout le monde semble comme marcher sur des oeufs de peur de la moindre faute.

Thème et variations de George Balanchine

Thème et variations de George Balanchine

Josua Hoffalt se tire de toutes les difficultés avec brio et sans trop s'en inquiéter. Mais le danseur cherche sa place. Il ne semble pas savoir comment s'approprier ce ballet, faire siennes ces variations. Ce n'est pas vraiment le souci de Laura Hecquet, véritable reine de ce ballet. Technique virtuose, chic à la française, musicalité, elle est tout ça à la fois, avec en plus ce sens du style qui la rend si particulière. Laura Hecquet a le sourire modeste en déroulant toutes les difficultés, ambiance "Je suis tellement au-dessus de tout ça" sans trop narguer le public. Lors du grand pas de deux, elle devient plus lyrique dans ses bras, montrant toute sa sensibilité de musicienne. Josua Hoffalt a trouvé sa place, celle de mettre en valeur la ballerine, et le tout donne un adage très réussi.

La Polonaise finale semble réveiller tout ce petit monde, comment aussi ne pas être porté-e par l'irrésistible montée en puissance de la musique ? On est plutôt dans le "Ouf, c'est bientôt fini" que dans la véritable joie de danser, mais l'énergie et le faste sont bien là. Ils auraient été présents dès le début, ce moment gentillet se serait transformé en véritable feu d'artifice.

Thème et variations de George Balanchine

Thème et variations de George Balanchine - Laura Hecquet

 

Soirée Balanchine/Robbins/Millepied par le Ballet de l'Opéra de Paris au Palais Garnier. Clear, Loud, Bright, Forward de Benjamin Millepied, avec Léonore Baulac, Éleonore Guérineau, Aubane Philbert, Marion Barbeau, Letizia Galloni, Laurène Levy, Roxane Stojanov, Ida Viikinkoski, Axel Ibot, Florimond Lorieux, Germain Louvet, Allister Madin, Hugo Marchand, Marc Moreau, Yvon Demo et Jérémy-Loup Quer ; Opus 19/The Dreamer de Jerome Robbins, avec Mathias Heymann et Amandine Albisson ; Thème et variations de George Balanchine, avec Laura Hecquet et Josua Hoffalt. Lundi 28 septembre 2015.

 

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Amélie Bertrand

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