Sunday, Sep. 22, 2019

Les Plaisirs inconnus du Ballet de Lorraine

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9 novembre 2016

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C'est à une expérience étonnante que le directeur du Ballet de Lorraine Petter Jacobsson et son complice Thomas Caley nous convient avec Plaisirs inconnus : un programme chorégraphié par cinq femmes et hommes, dont ne seront jamais dévoilés les noms ! Cette invitation, pour le moins inhabituelle, à apprécier cinq œuvres en faisant fi de tout préjugé, propose une grande variété de styles, tout en offrant un spectacle judicieusement construit comme un tout. Un pari audacieux et réussi.

Plaisirs Inconnus - CCN Ballet de Lorraine

Plaisirs Inconnus - CCN Ballet de Lorraine

Mais quelle mouche a donc piqué Petter Jacobsson et Thomas Caley, avec la complicité du londonien Sadler's Well où s'est déroulée la première de Plaisirs inconnus, pour qu'ils décident de rayer tous les patronymes de leurs programmes, hormis ceux des danseurs et danseuses ? À l'heure où les spectacles se vendent, aussi bien auprès des théâtres que du public, sur des noms de chorégraphes, leur démarche est loin d'être anecdotique. Et c'est en premier lieu ce qu'ils ont souhaité interroger. Qu'est ce qui fait le succès ou l'échec d'une œuvre, ce que l'on sait de la personne qui la crée ou la pertinence de l'œuvre elle-même ? En offrant à leurs invité.e.s un anonymat bien gardé (tout ce que l'on parvient à apprendre est qu'il s'agit de quatre femmes et un homme, de cinq nationalités différentes et de tous les âges), ils mettent les moins connu.e.s sur un pied d'égalité avec les illustres, et offrent à chacun.e la liberté d'écrire sans se soucier de ce que l'on attend d'eux ou d'elles.

Mais qu'en est-il alors du public (plus ou moins) averti qui fréquente les salles proposant de la danse ? Avec Plaisir inconnus, son regard est certes débarrassé des préjugés, mais ne risque-t- il pas d'être distrait par une attention qu'un inévitable jeu de devinettes, amusant certes mais plus accessoire, happerait ? À vrai dire pas tant que ça. Si très vite un panel de références arrive en tête, n'est-ce pas toujours le cas, même lorsque les noms des chorégraphes sont sus ? Aucune œuvre n'est tout à fait étrangère à un contexte, un mouvement, une école ou une filiation et l'esprit ne peut s'empêcher de chercher des repères.

Plaisirs Inconnus - CCN Ballet de Lorraine

Plaisirs Inconnus - CCN Ballet de Lorraine

Quoi qu'il en soit la première pièce, qui est aussi selon moi la plus aboutie, la plus enthousiasmante, semble immédiatement et absolument signée. Un groupe de seize danseurs et danseuses, portant jeans, chaussettes et tee-shirts blancs ornés de fines lettres grises, entament une ronde où se mêlent tours et pliés sur une musique répétitive. Les changements de direction sont incessants, les bras longent les corps ou s'envolent à l'horizontale, accentuant l'effet de révolution hypnotique. Puis, dans ce mouvement perpétuel où les gestes ne sont jamais tout à fait les mêmes, le cercle se disloque en un essaim qui irradie, tandis qu'un halo de lumière croît sur le fond de scène noire. Quand plus tard, après avoir occupé l'espace scénique en de multiples combinaisons, les interprètes forment une ligne qui évolue face ou dos au public, se dessine sur leurs bustes la phrase : "The world is burning... but keep on turnin".

La pièce suivante, sensible et de facture purement contemporaine, met en scène un duo, ses approches, ses étreintes, ses portés délicats, sur des notes de musique baroque. Bientôt rejoint par un deuxième, puis un troisième couple, l'image inaugurale s'enrichit, se diffracte en de multiples variations. Pour la troisième création, danseuses et danseurs se parent d'académiques et justaucorps d'un jaune doré. Ils se meuvent en grappes, sur les notes d'une symphonie de Beethoven si tourmentée que l'on peine à la reconnaître, dans un vocabulaire académique, presque classique, où les images arrêtées, photographiques, sont nombreuses. Cette grammaire, dans un mode certes plus épuré, moins expressionniste, n'est pas loin du travail que réalisait récemment Tania Carvalho pour le Ballet de l'Opéra de Lyon.

Plaisirs Inconnus - CCN Ballet de Lorraine

Plaisirs Inconnus - CCN Ballet de Lorraine

Enfin, vient l'heure d'un Boléro espiègle, énergique et impertinent, qui voit les interprètes traverser latéralement la scène dans d'aussi étranges qu'athlétiques sauts ou des postures pharaoniques, avant qu'ils n'empruntent à Maurice Béjart son pas emblématique, pour en accentuer à l'envi l'osé déhanché. Une question se pose inévitablement, prendre une telle liberté avec cette œuvre mythique aurait-il été tenté par le ou la chorégraphe mystère sans le couvert de l'anonymat ? Aux côtés de ces quatre pièces, une cinquième, qui débute avant même que le rideau de scène multicolore ne se lève, se glisse dans chaque interstice, troublant les frontières entre les différents opus. Composé de trios, aux gestes fins et naturels, elle s'accompagne des voix des danseurs et danseuses chantant a cappella des mélopées venues d'Afrique.

Ces Plaisirs inconnus forment un séduisant programme, à expérimenter. Et si les rubriques chorégraphie, musique, lumières ou costumes y restent vierges de tout patronyme, n'est-ce pas aussi une belle manière de rendre hommage aux danseurs et danseuses du Ballet de Nancy, eux et elles nommément cité.e.s, qui parviennent dans ce spectacle à s'approprier avec talent, grâce et énergie des styles si variés ?

Plaisirs Inconnus - CCN Ballet de Lorraine

Plaisirs Inconnus - CCN Ballet de Lorraine

 

Plaisirs inconnus par le Ballet de Lorraine à l'Opéra national de Lorraine. Avec Agnès Boulager, Pauline Colemard, Miriam Rose Gronwald, Laure Lescoffy, Valérie Ly-Cuong, Sakiko Oishi, Marion Rastouil, Elsa Raymond, Elisa Ribes, Ligia Saldanha, Jonathan Archambault, Guillaume Busillet, Aexis Bourbeau, Matthieu Chayrigues, Justin Cumine, Guiseppe Dagostino, Charles Dalerci, Tristan Ihne,Yoann Rifosta, Luc Verbitzky et Petter Jacobsson. Dimanche 6 novembre 2016. À voir en tournée à Châlon-sur-Saône le mardi 22 novembre, à New York du 7 au 12 février 2017 ou à Oslo les 18 et jeudi 19 octobre 2017 dans le cadre du festival CODA.

 

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