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Le bouleversant Juliette et Roméo de Mats Ek par le Ballet Royal de Suède

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8 janvier 2015

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Le Ballet Royal de Suède, compagnie invitée à au Palais Garnier en ce début d’année, interprète brillamment le Juliette et Roméo de Mats Ek, et livre une partition bouleversante. Car ce qui frappe avant tout dans ce ballet, c’est que Mats Ek est incontestablement un chorégraphe des émotions. Nul autre ne sait mieux que lui retranscrire d’un geste ce que ressentent ses personnages.

Juliette et Roméo - Mariko Kida et Anthony Lomuljo

Juliette et Roméo - Mariko Kida et Anthony Lomuljo

Lorsque Johannes Öhman, Directeur artistique du Ballet Royal de Suède, propose à Mats Ek de créer un nouveau ballet sur un thème classique, le choix du chorégraphe se porte finalement sur la mythique histoire de Roméo et Juliette. C’est ainsi qu’après sa sublime Giselle, La Belle au bois dormant, ou encore Carmen, il livre en 2013 à l’Opéra de Stockholm, à l’occasion des 240 ans de la compagnie, sa version du drame immortalisé par Shakespeare.

Mais le chorégraphe ne suit pas forcément la pièce à lettre. Première surprise ainsi , l’inversion des deux célèbres prénoms dans le titre. Pour Mats Ek, l’histoire de Roméo et Juliette est moins celle d’une rivalité entre deux clans ennemis, les Montaigu et les Capulet, que celle d’un mariage forcé. Le chorégraphe a de plus été inspiré lors de sa création par l’actualité des printemps arabes. Il a été marqué par l’image de ce jeune vendeur sans ressources qui s’immola et dont l’acte de protestation conduisit in fine au renversement du système en place. Or, c’est Juliette, frêle jeune fille, qui trouve dans son amour la force de s’opposer à sa famille et au patriarcat. Juliette ne peut donc qu'être l’héroïne principale de sa pièce.

Juliette et Roméo - Jérôme Marchand

Juliette et Roméo - Jérôme Marchand

La partition musicale elle aussi surprend. Si, pour une fois, elle n’est pas laissée à Prokofiev, c’est que Mats Ek trouve son œuvre, bien que "magnifique dans son genre", trop narrative : "sa musique illustre l’histoire scène après scène". Sans compter que la mère du chorégraphe, Birgit Cullberg, célèbre auteure de Mademoiselle Julie notamment, en a déjà donné une lecture astucieuse et moderne. C’est donc vers Tchaikovski, éminent compositeur de  musiques pour ballets, qu’il se tourne, piochant dans sa discographie les morceaux qui se prêtent le mieux à son projet. Adaptée et arrangée par Anders Högstedt, impeccablement interprétée par l’Orchestre Colonne sous la direction d’Alexander Polianichko, la partition finale est une réussite qui accompagne parfaitement la danse de Mats Ek.

Juliette et Roméo - Jérôme Marchand et Dawid Kupinski

Juliette et Roméo - Jérôme Marchand et Dawid Kupinski

Dès le lever du rideau, un univers sombre se déploie entre superbes nuages bleutés et structures murales mouvantes, oppressantes. On découvre une ville dans laquelle errent des jeunes gens, dont Roméo et ses amis Benvolio et Mercutio. Chez Mats Ek, ces trois compères forment à eux seuls le clan Montaigu, Roméo n’ayant pas de famille. Le Prince semble avoir le plus grand mal à y faire régner l’ordre, son impuissance étant magnifiquement mise en danse par Niklas Ek, frère de Mats, dans une scène mémorable où il court sur place, fixant le public de son regard intense.

Puis arrivent Juliette, superbement interprétée par Mariko Kida, et sa nourrice, la sublime Ana Laguna. Dans leur duo, la fraîcheur, la joie, l’innocence de l’une n’a d’égal que la tendresse et l’espièglerie de l’autre. Cette scène d’une heureuse légèreté rend, par contraste, particulièrement poignante la suivante, où les parents de Juliette lui présentent Pâris, le jeune homme à qui ils l’ont promise. Portée comme un objet, prise de tremblements, son désespoir est palpable. Et Mats Ek ne manque pas de montrer son corps offert, semblant sans vie, alors que parents et nourrice allongent sur elle Pâris.

Juliette et Roméo - Ballet Royal de Suède

Juliette et Roméo - Ballet Royal de Suède

Le premier acte se clos sur la rencontre des deux amants, lors du bal donné par les Capulet, auquel s’invitent Roméo et ses deux amis désœuvrés. Là encore, le vocabulaire de Mats Ek, fait merveille pour dépeindre l’éblouissement, la candeur et la spontanéité des deux jeunes gens découvrant leur amour naissant. Comment ne pas avoir le cœur serré quand le rideau tombe, à l’idée de ce qui se produira inéluctablement dans le second acte ? Et en effet, le drame se déploie. Mercutio, génial Jérôme Marchand interprétant de façon virtuose un personnage aussi noir et désespéré que touchant et ambigu, est tué par Tybalt lors d’une bataille de rue, puis vengé par Roméo. S’en suit une scène bouleversante où la mère de Juliette découvre le corps sans vie de son neveu.

Après un nouveau pas de deux, plus passionné et charnel, entre les deux amants, Juliette doit rejoindre ses parents et Pâris pour célébrer son mariage. Mais la puissance de son amour est telle qu’elle trouve la force de s’opposer, de résister. Elle propose alors au public une image saisissante où, jeune fille frêle faisant face à tous, elle tient tête avec toute la détermination dont elle est capable, provoquant la rage de son père. Puis la mort vient à nouveau frapper, point de salut pour Juliette et Roméo. Car ici, "l’amour triomphe au prix de sa propre destruction."

Juliette et Roméo - Mariko Kida et Anthony Lomuljo

Juliette et Roméo - Mariko Kida et Anthony Lomuljo

Au final, ce Juliette et Roméo de Mats Ek est une œuvre riche, moderne, qui sait jouer sur tous les registres émotionnels, de la violence à la tendresse, de la légèreté à la passion, et même l’humour. Si certaines scènes d’ensemble, comme celle du bal, sont moins réussies que les duos, trios, ou quatuors (ah l’espiègle nourrice jouant avec Roméo, Benvolio et Mercutio !), impossible de bouder son plaisir. Les sentiments nés de ce Juliette et Roméo devraient venir pour longtemps ravir et hanter les cœurs sensibles.

 

Juliette et Roméo par le Ballet Royal de Suède à l’Opéra Garnier. Chorégraphie de Mats Ek. Musiques de Piotr Ilyitch Tchaikovski. Adaptation et arrangements musicaux d’Anders Högstedt. Scénographie et costumes de Magdalena Aberg. Lumières de Linus Fellbom. Répétitions et notation par Eva Säfström. Orchestre Colonne. Piano Bengt-Ake Lundin. Direction musicale Alexander Polianichko. Avec Mariko Kida (Juliette), Anthony Lomuljo (Roméo), Arsen Mehrabyan (Le Père), Marie Lindqvist (La mère), Niklas Ek (Le Prince), Ana Laguna (La Nourrice), Oscar Salomonsson (Pâris), David Kupinski (Tybalt), Jérôme Marchand (Mercutio), Hokuto Kodama (Benvolio), Daria Ivanova (Rosaline) et Jörgen Stövind (Peter). Mardi 6 janvier 2015.

 

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